L’enfant sautillait devant la valise de la femme, sa mère ? – un, deux, trois, nous irons au bois – on sentait qu’elle chantait sans trop y croire, pour se donner une contenance – quatre, cinq, six, cueillir des cerises – ce qu’elle aimait, c’était de faire tourner sa robe, la voir s’enrouler autour de ses jambes – sept, huit, neuf, dans un panier neuf – marquer un temps d’arrêt pour laisser la robe achever sa course, puis repartir dans l’autre sens. Elle me regarda du coin de l’œil – dix, onze, douze, elles seront toutes rouges – Je repliai mon journal et me levai.
Je ne suis pas certain que tout le monde ait peur, mais je sais que certaines personnes éprouvent ce sentiment tout au long de leur vie. Je l’ai ressenti pendant des années.
J’ai maintenant les sensations diffuses, fréquentes, de la perte et de l’erreur, plus de la peur.
Il me semble, mais comment en être sûr ? que chacun tente de contrôler cette dangereuse émotion, que tous font des efforts pour ne pas laisser transparaître cette horreur, chaude et humide presque organique, car elle les condamne aux yeux du groupe.
Avez-vous déjà regardé vos mains, les veines et les tendons qui saillent, et ces taches que la mélanine forme quand nous vieillissons ? Avez-vous regardé vos mains et eu le vertige, le visage frappé par le vent venu du gouffre ?
Ca y est ! J’ai suivi une femme ! J’étais à la gare Montparnasse attendant le départ du train – Paris, Bordeaux 17h30. En avance, j’ai acheté un thé dans ces drôles de gobelets isolants, je pensais que je n’aimais pas le toucher du polystyrène et que l’absence de chaleur sur la pulpe de mes doigts me gênait quand j’ai senti son parfum, du Chanel, Coco pour être précis – il est étrange de penser qu’un message olfactif puisse me faire perdre tout contact avec la réalité –, j’ai penché la tête de côté et je me suis déplacé entre la dizaine de personnes qui m’entourait, ne sélectionnant que les femmes, jusqu’à découvrir celle qui portait ce parfum. Elle marcha, je la suivis, je ne pouvais faire autrement. Elle cherchait un magazine. Dès qu’elle fut immobile je m’avançai rapidement, très près d’elle, j’inspirai profondément son odeur, puis fis demi-tour sans même la regarder.
Il ne fallait pas que je me laisse entraîner par les parfums, ils sont dangereux. Leurs odeurs peuvent m’emporter sans que je le sache, c’est même un des points indéniables, avec l’amour des nombres, que je partage avec d’Aubun.
J’écrivais, il y a encore un an, une thèse sur cet étrange personnage : Honoré d’Aubun. Encore que le qualifier d’étrange n’ait pas beaucoup de sens. C’est plutôt le jugement que notre époque porterait sur lui, il me semble que le siècle précédent a été plus accueillant à ces êtres complexes et incertains, aux qualités multiples et aux dons hétérogènes : mathématicien hédoniste et écrivain élitiste, mais surtout sportsman.
Je m’étais intéressé à ce personnage sur la foi d’une équivoque – une amie de ma famille, peut-être mal intentionnée, m’avait montré sa photo me laissant entendre que nous étions liés, ce qui était faux mais qui me permit d’occuper quatre longues années de ma vie à ce doctorat, je l’en remercierais encore si elle n’était morte.
La photo qui m’avait appâté était enchâssée dans un album vieillot, imitant la reluire d’un livre, et classé, en effet, parmi celles de ma famille.
Nous étions assis, l’un près de l’autre, sur un petit canapé, le livre ouvert sur ses genoux. Je me souviens que notre siège était recouvert de toile de Jouy – bergères et petits marquis, escarpolettes et bouillonnements de jupons. Elle tournait doucement les pages, désignant de son doigt mince telle image – ma grand-mère aux eaux à Baden-Baden, mon grand-père devant son école de langue, à Dortmund, le sérieux du propriétaire dans le maintient.
Elle eut un bref mouvement du poignet, tapant de l’ongle le cliché, produisant un bruit sec et répété qui me fit penser au bec d’un oiseau.
-1910, une drôle d’idée pour un Français d’acheter une entreprise en Allemagne ! Et avec sucés de plus !
Elle rit, je lui sourit.
- Il avait ton sourire.
- Et j’ai son prénom.
Je me levai pour allumer les lumières, elle tourna une page.
-Tiens, ta grand-mère avec Honoré !
- Honoré ?
- Honoré d’Aubun, l’écrivain. Ta mère ne t’en as jamais parlé ?
Cela avait suffi, la coquine, comme elle me connaissait bien ! le simple énoncé de ma mère me mettait en éveil. Je repartis avec la photo d’un homme en chapeau melon, ganté, un jonc à la main. Il entrait ou sortait d’une maison, sérieux et très soigné, la pose un peu contrainte, me sembla-t-il. Elle me donna quelques dates, pour faire bon poids sans doute, nous bûmes un petit porto. Elle souriait, à demi allongée dans le sofa, dodelinant de la tête. La nuit était complètement tombée, elle s’endormit. En partant j’embrassai ses cheveux comme un pardon.
Il est assez difficile d’expliquer pourquoi tel ou tel sujet vous passionnera au point d’en faire un objet de recherche. Je crois que dans le cas d’Honoré d’Aubun, mis à part le piège de ma vieille amie, ce qui me décida fut le premier livre de lui que je retrouvai. Pas tant le texte en lui-même – un traité sur les nombres premiers – que son introduction, où d’Aubun indiquait ne pas pouvoir vivre sans le secours des mathématiques, sciences qui pour lui équivalaient à ce que les stoïciens et les épicuriens nommaient ataraxie, cette quiétude de l’âme proche du bonheur parfait : « Le conflit mathématique, entre le nombre et moi, gomme dans mon esprit tout ce qu’il y a de contemporain. Le trouble et l’envie disparaissent pour faire place à la mécanique de la réflexion, à la jubilation de la compréhension. Alors l’ataraxie me gagne. »
J’aurais presque pu écrire ces lignes, non pas que je construise des raisonnements complexes, mais une des rares choses qui me permettent de juguler ma peur est de jouer avec les nombres. Je vais dans les rues additionnant tous les chiffres passant devant mes yeux : ceux de la plaque minéralogique, de l’enseigne, de l’affiche de cinéma, du téléphone du magasin, et ainsi sans arrêt, les combinant entre eux par addition, soustraction, division – d’Aubun aurait dit que je recherche des caractères de divisibilité. Plus je suis angoissé et plus les chiffres s’affichent à mon regard, sans que je ne puisse rien y changer.
Entre aide et contrainte, c’est cette même emprise du chiffre qui me lia à d’Aubun. Ensuite je n’eus plus qu’à suivre le chemin qu’il avait tracé – d’abord par ses livres et les lieux qu’il habitat, pour partager enfin ses passions. Ainsi, sans vraiment m’en rendre compte, il se glissa profondément dans ma vie.
Ses livres étaient construits d’une manière inhabituelle. Il mêlait, dans un même ouvrage, des parties scientifique à d’autres purement littéraires. Ainsi, je découvris dans un ouvrage sur la géométrie descriptive des poèmes glissés çà et là, émaillant fort à propos le premier texte, telles des respirations. Un autre texte, épistémologique celui-ci, retraçant l’histoire de l’apport arabe dans le calcul fractionnaire, ce premier texte s’arrêtait brusquement à la moitié du volume, pour faire place à des considérations philosophiques sur la nature du temps.
Comme d’Aubun ne prit jamais la précaution de justifier l’étrange architecture de ses ouvrages, il me sembla d’abord que seule la lassitude la commandait, maintenant je pense qu’elle dépendait simplement de son refus de limiter la course de sa pensée.
On comprendra que ses œuvres trop dissemblables restèrent confidentielles, il ne s’en troubla jamais.
Une seule constante pourtant, tous ses ouvrages se terminaient par les mêmes mots latins : « sequere deum », expression qui signifie « suis le dieu », mais qu’une traduction moins littérale donnerait plus justement par « suis ton destin ».
Je me demande si ce besoin de compter ne vient pas de ma toute petite enfance. L’un de mes premiers souvenirs heureux est celui d’un jeu qu’une toute jeune femme me fit connaître. J’avais quatre ans, je crois, assis sur ses genoux je caressais son col, elle me prit la main et repliant mes doigts sur ma paume, l’un après l’autre, en commençant par le pouce, elle me raconta une histoire : « La poule a pondu un œuf, le premier le ramasse, le deuxième le fait cuire, le troisième le mange et toi, pauvre petit, lèche le plat ! Lèche le plat ! » dit-elle en frottant mon auriculaire dans le creux de ma main. Je ris du conte, du chatouillement sur ma peau, de la jolie dame.
D’Aubun avait une autre passion, assez fréquente au XIX°siècle, moins à son époque, celle de suivre des inconnues dans la rue. On appela ces hommes aux drôles de plaisirs des marcheurs. D’Aubun en avait le type physique parfait : sec, délié, la taille cambrée, pincée par un veston court, le pantalon étroit sans revers, coupé par des bottines, un chapeau pour ombrer le regard et une canne fine pour rythmer la marche et au besoin se défendre.
Il écrivit très peu à ce propos, ce n’est que par des témoignages et des recoupements que je pris conscience de cette passion. Elle m’étonna beaucoup, je ne voyait pas quel bonheur l’on pouvait ressentir à marcher derrière une femme, pour le comprendre je me forçai à quelques expériences.
Je commis d’abord des erreurs, ainsi je crus que le but était de lier connaissance avec une inconnue – d’aborder une dame et par un subterfuge quelconque d’engager la conversation. Ceci ne m’amena qu’à des rencontres courantes, parfois charmantes, souvent banales. Ce n’est qu’en renouvelant mes tentatives que je compris l’importance de la gestuelle dans cette relation – une sorte de dialogue des corps – et dans le jeu des rôles que la distance installe : c’était presque une métaphore de l’embrassement amoureux. Des positions naissaient, souvent stéréotypées, le chasseur et sa proie n’en étaient qu’une. Mais encore fallait-il être sûr que les rôles étaient distribués de manière évidente, ce qui n’était pas forcément le cas. Après l’avoir essayé ce jeu me lassa.
Je n’étais pas fait pour les joies de d’Aubun, d’autres m’échappaient. Né dans le Sud-Ouest il aimait jouer à la pelote à main nue et escalader le flanc des Pyrénées. Le seul goût que nous partagions était celui de la mer. La violence des vagues landaises le fascinait, elle lui fut fatale.
Il habitait Arcachon depuis qu’il s’était tardivement marié. Il avait longuement parlé de cette femme et de cette ville. Comme tant d’autres il l’avait suivie dans la rue, fasciné par les mouvements de son corps, par sa démarche qu’il décrivit comme un piquant mélange d’audace et de sensualité. Il nota aussi le premier vêtement qu’il lui connut, une jupe de faille noire, cette soie à gros grains dessinait son corps de telle manière qu’elle semblait le découvrire. Toutes ses phrases montraient qu’il venait de rencontrer un être d’exception. Il n’avait plus à chercher, ce que j’appellerais sa peur était apaisée. Il y a des femmes qui vous font comprendre que la vie peut être heureuse et que vous participez de ce bonheur. Il ne la quitta plus.
La publication de ma thèse ayant entraîné une très modeste notoriété l’on m’avait demandé d’assurer quelques conférences universitaires, la dernière que je donnai étant à Bordeaux. Accompagné de Sylviane L., le professeur qui m’avait invité, je décidais de visiter Arcachon que je ne connaissais pas. Nous fîmes la route sous une pluie battante, Sylviane inquiète conduisait lentement, d’énormes camions chargés de billes de bois nous doublaient, soulevant des gerbes d’eau sombre. Mais arrivés à Arcachon, le temps se dégagea et nous pûmes déjeuner en terrasse d’huîtres et de vin blanc.
Marchant sur le ponton je regardais l’eau à peine plus bleue que le ciel gris. Ces couleurs confondues donnaient une sensation de froid et d’infini implacable. Un matin d’Aubun était monté dans son canot, avait mis le cap au large de la baie et n’était jamais reparu. Avait-il chaviré, s’était-il donné la mort ? Rien ne l’indiquait. Comme l’on retrouva le canot intact et que d’Aubun était bon navigateur l’on écarta la thèse de l’accident.
Nous reprîmes la voiture. Leur maison, une villa qu’ils avaient baptisée Avicenne, se trouvait dans la ville d’hiver. Elle était en bordure de rue, le parc planté de pins s’étendait derrière. La construction de style orientaliste tranchait parmi les charmantes résidences de villégiature, si claires et légères, aux lambrequins découpés. La maçonnerie composée de bandes alternées rouge et blanc, les fenêtres géminées sommées d’arcs outrepassés, le toit très plat, tout la désignait comme différente. La villa Avicenne allait si bien à d’Aubun que je n’aurais pas su lui imaginer une autre demeure.
La propriété était devenue un parc public et nous pûmes nous y promener. Je demeurai longtemps entre les pins à contempler le ciel, il ne restait plus rien d’Aubun que mes regards. Je cassai un branchage et de la pointe j’écrivis dans la poussière : sequere deum.
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