« La première fois que je fus mis en contact avec lui, ce fut par une photographie, ce cliché que tout le monde connaît, placé sur la quatrième de couverture de son unique roman, Le livre de Mon Elle. Cette photographie si trouble, de profil, dans un clair-obscur qui laissait à peine distinguer ses traits. Rappelez-vous la légende, si peu loquace : «L’auteur».
« C’était en 1988 si je me souviens bien, il avait vingt et un ans et on pensait qu’il avait l’avenir devant lui.
« Mais revenons au passé, ce jour est peut-être le moment de faire le point sur son personnage, de rassembler les pièces éparpillées de sa vie.
« Il naît à Barcelone en 1967. Par coquetterie, il n’avouera jamais la date exacte. Il grandit entouré de deux frères et d’une sœur, tous plus âgés que lui, je les salue, ils sont dans la salle. Tous ont une éducation francophone, la mère étant française, mais lui seul ira au lycée français de la ville, il fera là toute sa scolarité. Cette éducation et sa maîtrise, très jeune, de la langue française, le rapprochent de sa mère, avec qui il passe de longues heures à parler. Les deux, lorsqu’ils veulent s’isoler du monde environnant, pratiquent cette langue qu’ils sont les seuls à connaître si bien. Leur jeu préféré, à cette époque, alors qu’il est adolescent, consiste à parler tout bas, en français, au milieu d’une foule catalane. C’est pour eux la seule manière de se créer un espace intime, une bulle qui les protège. Il a peu d’amis, joue très peu, il lit, énormément. D’abord les auteurs espagnols, ceux de la Nueva Narrativa, Eduardo Mendoza en tête, il aime ses récits enlevés, polyphoniques, drôles et documentés. Lorsqu’il viendra vivre en France, il continuera à fréquenter ces auteurs barcelonais, seule façon à ses yeux de ne pas oublier sa ville natale, de retraverser les quartiers de l’enfance, de flâner dans les rues si souvent arpentées. Il lit, il continue de lire, les livres de sa mère, les classiques français, Balzac et Zola surtout, il aime les univers recréés, les sagas, les gros livres qui accaparent des journées entières, les histoires qui traversent des générations de personnages.
« Ce qui le rendra si mélancolique, c’est certainement de n’avoir jamais réussi à écrire un tel roman, de n’avoir pu écrire que des fragments, des formes courtes.
« L’adolescence pour lui n’est pas une période difficile, il la passe calmement, sans crise, sans grande détresse, il est trop calme pour cela, et il se refuse à être un problème pour sa mère, si fragile et déjà gagnée par la maladie qui l’emportera. Ce refus d’extérioriser ce qu’il ressent, cette conviction à être silencieux, discret, effacé, sera, certains l’ont dit, à l’origine de son écriture, le déclic du choix de son mode d’expression.
« Entre quatorze et quinze ans, il écrit quelques poèmes, toujours très courts, à la demande de sa fille je me propose de vous en lire un :
« Désir cristallisé,
Torrent d’amour figé,
Se réveillant car effleuré
Par l’aile pure d’un ange
Passant par-là.
Ange qui rit
Quand on lui parle
Du temps qui,
Paraît-il,
Nous détruit. »
« Quand je l’ai rencontré en 1990, il m’a expliqué que ce poème avait été le déclencheur de sa carrière d’auteur — je mets ici toutes les réserves nécessaires au terme « carrière » — non pas pour la qualité de ce petit poème, qu’il critiquera par la suite, mais par les circonstances qui ont suivi sa rédaction. Attablé à la terrasse du café Zurich de Barcelone, il inaugurait par ce poème un carnet qu’il venait d’acheter. S’étant rendu compte de l’heure tardive, il se leva et partit affolé par l’idée que sa mère devait s’inquiéter de ne pas le voir rentré. Presque chez lui, il repensa au carnet qu’il avait oublié sur la table du café. Il repartit donc immédiatement vers le centre-ville et, arrivé au niveau de la terrasse, vit qu’un couple était installé à sa table et feuilletait son carnet. Plutôt que de l’aller chercher, il fit demi-tour et rentra chez lui. Le lendemain matin, il avait décidé de son art : il essaimerait ses textes au travers de la ville.
« Dès lors il se met à rédiger quantité de poèmes, de nouvelles, de fragments, de chapitres d’exposition des romans que jamais il ne termine, des bribes de dialogues, il griffonne sur les murs, laisse des feuillets dans les endroits de passage, glisse des cartes dans les boîtes à lettres. Jamais on ne pourra réunir ces textes épars, ils sont perdus pour nous. On ne saura jamais, non plus, si les textes qu’il entourait de rouge dans les revues ou journaux littéraires qu’il lisait avec avidité sont de lui et publiés par des indélicats, ou juste des textes dont il appréciait la qualité. D’ailleurs, s’il n’avait écrit cette nouvelle, Les Feuilles du hasard, jamais nous n’aurions connu cette manie. Nombreuses ont été les interprétations avancées pour expliquer ce geste, l’une d’entre elles fut la peur supposée d’être jugé par autrui. Possible. Possible autant que celle disant qu’il voulait par là créer l’intérêt, être cherché et, inconsciemment ou non, découvert. Je pense quant à moi qu’il ne se sentait pas prêt, je pense qu’il s’entraînait, qu’il forgeait son art sous couvert de dilettantisme, que cette manière de ne rien garder était la certitude que le meilleur était pour après, pour la maturité. Mais ce n’est qu’une autre interprétation. Nous savons en tout cas qu’il plaçait la littérature très haut, qu’il ne vivait que pour elle, « Je ne me suffis pas », répétait-il souvent. Je pense qu’il attendait d’écrire quelque chose qui ressemblât à cette perfection qu’il voyait dans les livres lus durant sa jeunesse.
« Cette « littérature volante », comme il aimait à la nommer, est sa principale activité entre 1982 et 1987, année de ses vingt ans, et année où, enfin, il est titulaire du baccalauréat. A la troisième tentative.
« Il profite des vacances scolaires pour rédiger les premières pages de ce qui sera son premier roman, et dans le même temps il prend la décision de partir à Paris pour y poursuivre ses études. Le décès de sa mère à cette époque est pour beaucoup dans ce choix, il l’aura en quelque sorte libéré du poids d’une obligation qu’il s’était lui-même imposée. Il part donc à Paris et s’inscrit à la Sorbonne où il commence des études de Lettres. Il découvre durant ces années celui qui deviendra son auteur de prédilection, Marcel Schwob, duquel il lit et relit sans cesse les Vies imaginaires. Il décide de rédiger son mémoire de quatrième année sur cet auteur, et c’est alors qu’il prend contact avec moi, afin que je sois son directeur de recherches. Par hasard, deux ans auparavant, j’avais eu entre les mains ce petit fascicule que l’on considère comme le seul roman de sa bibliographie. J’étais donc intéressé par ce jeune homme qui sollicitait mon aide pour la rédaction d’un mémoire. Mais comme vous le savez, il ne réalisera jamais ce projet. Il répétera souvent que Schwob « lui échappe », qu’il ne le « maîtrise » pas. Je sais qu’il connaissait par cœur de longs passages de son œuvre, mais par je ne sais quel mystère, il n’a jamais pu écrire ne serait-ce qu’une page cohérente sur lui. Il ne validera pas l’année universitaire, ce qui le décidera, en 1991, à partir, encore une fois.
« Il passe neuf ans en Afrique, comme professeur de français, il passe un an dans un pays, deux ans dans un autre, employé par les Alliances françaises ou les lycées français du Maroc, du Mali, de la Mauritanie, toujours cherchant à descendre plus au sud. Au Sénégal, il apprend le décès de son père. Il doit remonter jusqu’au Maroc pour pouvoir se rendre en Espagne. Il arrivera trois jours après l’enterrement. Il décide alors de passer par le Portugal avant de rejoindre l’Afrique, il y reste six mois, le temps d’apprendre le portugais et de découvrir un auteur qui le marquera profondément, Fernando Pessoa. Il se passionne pour l’auteur aux multiples hétéronymes, se prend à regretter de ne pas avoir distribué les textes de sa jeunesse en les signant d’un nom différent à chaque fois. Il gardera néanmoins une grande ferveur pour l’auteur de Lisbonne, et les traductions qu’il en fit ont aidé à le faire connaître en Espagne.
« Toujours pris dans son mouvement vers le sud, il reprend le bateau pour l’Afrique, pour s’installer quelque temps en Guinée-Bissau, certainement une manière pour lui de garder une part du Portugal où il avait vécu heureux. Il devient directeur de l’Institut français de la capitale Bissau. En juillet 1998 la guerre civile éclate, et après avoir refusé à de nombreuses reprises de quitter le pays, il y est contraint par la junte militaire. Il embarque sur le dernier bateau militaire français, qui le dépose en Côte d’Ivoire. Marqué par ces événements qui lui ont fait perdre tout ce qu’il avait, il décide de se mettre définitivement à l’écriture. Et il se remet à ce projet qui en fait ne l’avait jamais quitté, une autobiographie romancée, dans laquelle il revient sur ses années d’enfance à Barcelone, où il illumine la figure maternelle, recrée celle du père, toujours trop distant vis à vis de lui, où il convoque frères et sœur pour donner l’image d’une famille heureuse, unie, pas très éloignée certes de la vérité mais, que les présents veuillent bien me pardonner, légèrement subjective et améliorée.
« Lui qui rêve d’un roman immense compose un concert autobiographique qui semble infini. Il s’épuise à construire le récit d’une vie, n’arrive pas à terminer, sans cesse réécrit et repousse le moment de la fin, il reprend les épisodes déjà écrits et les retravaille continuellement.
« En 2000, de retour en France, il propose son texte aux éditions Gallimard, qui l’acceptent pour la collection « L’un et l’autre ». Il a souvent dit qu’il aurait préféré voir son texte publié dans la Série Noire : il se prenait pour l’enquêteur de sa propre vie.
« Succès d’estime, dira-t-on de l’ouvrage. Il refuse toute promotion de son livre, mais écrit à toutes les rédactions de journaux et magazines proposant une rubrique « Courrier des lecteurs » pour ouvrir une tribune polémique à son propre livre, chaque fois sous une identité différente. Ici il écrira que « ce livre bouleverse les thèses de Philippe Lejeune sur la hiérarchisation des rapports entre ressemblance et identité », là que l’ouvrage « étouffe l’auteur sous le masque d’un personnage ». Il se défendra toujours d’avoir écrit une autobiographie, malgré les signes évidents de la production et la collection qui le publie : il écrira ailleurs que « toute autobiographie est une fiction parmi mille autres possibles ». Dans les moments de doute, il flagellera son propre livre, comme dans cette lettre du 26 novembre 2001 envoyée au journal Télérama, qui venait de faire une critique dithyrambique du livre, lettre incendiaire, où il se qualifiait, sous pseudonyme bien entendu, de charlatan et de mauvais littérateur, nous avons tous en mémoire cette phrase qui le faisait rire, malheureusement : « C’est un livre qui ne raconte rien, et qui de plus ne trouve pas les mots pour le dire ». On ne connaîtra jamais la part du jeu et la part de l’autodestruction chez lui, à l’étiquette d’écrivain il préférait celle d’érudit, et c’est comme cela qu’il se présentait ; il lisait de manière compulsive, et chaque livre lu succédant à un autre me semble parfois avoir été, d’une part la quête du mystère de la création littéraire, d’autre part le moyen de toujours reculer le moment d’écrire son propre livre. Je préfère conserver de lui l’image d’un amateur exigeant, et garder mes questions sans réponses.
« Il nous a quitté hier et je reste persuadé qu’il n’aurait pas aimé que nous cherchions absolument les clés de sa littérature. Il nous a quitté hier à l’âge de trente-sept ans et c’est l’âge auquel est mort son auteur adulé, Marcel Schwob.
« Marcel Schwob dont il voulait que je lise un passage de la correspondance le jour de son enterrement, un extrait qui commence ainsi :
«La première fois que je fus mis en contact avec lui, ce fut par une photographie, ce cliché que tout le monde connaît, placé sur la quatrième de couverture de son unique roman, Mon livre d’Elle. Cette photographie si trouble, de profil, dans un clair-obscur qui laissait à peine distinguer ses traits. Rappelez-vous la légende, si peu loquace : « L’auteur ». »
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