<?xml version='1.0' encoding='UTF-8'?><?xml-stylesheet href="http://www.blogger.com/styles/atom.css" type="text/css"?><feed xmlns='http://www.w3.org/2005/Atom' xmlns:openSearch='http://a9.com/-/spec/opensearchrss/1.0/' xmlns:georss='http://www.georss.org/georss' xmlns:gd='http://schemas.google.com/g/2005' xmlns:thr='http://purl.org/syndication/thread/1.0'><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276</id><updated>2012-01-17T16:45:54.212-08:00</updated><title type='text'>Numéro 22</title><subtitle type='html'>Rue Saint Ambroise</subtitle><link rel='http://schemas.google.com/g/2005#feed' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/posts/default'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default?max-results=100'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/'/><link rel='hub' href='http://pubsubhubbub.appspot.com/'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><generator version='7.00' uri='http://www.blogger.com'>Blogger</generator><openSearch:totalResults>12</openSearch:totalResults><openSearch:startIndex>1</openSearch:startIndex><openSearch:itemsPerPage>100</openSearch:itemsPerPage><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-5952813825020873136</id><published>2008-12-30T02:11:00.000-08:00</published><updated>2008-12-30T02:13:24.583-08:00</updated><title type='text'>L’adieu aux larmes, Sophie Spandonis</title><content type='html'>&lt;h3 style="text-align: right;" id="p1"&gt;&lt;span&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt;À Sandra&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/h3&gt;                                                                                                                                                                                                                            &lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;div style="font-family: verdana; text-align: right;"&gt; &lt;/div&gt;&lt;div style="text-align: right;"&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;i style="font-family: verdana;"&gt;« La luz de un fósforo fue&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;i style="font-family: verdana;"&gt; nuestro amor pasajero.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;i style="font-family: verdana;"&gt; Duró tan poco... lo sé...&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;i style="font-family: verdana;"&gt; como el fulgor&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;i style="font-family: verdana;"&gt; que da un lucero... »&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:85%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt; (Enrique Cadícamo)&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt; &lt;/div&gt;&lt;div style="font-family: verdana; text-align: justify;"&gt; &lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;  &lt;/div&gt;&lt;div style="text-align: justify;"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt;Il faisait presque nuit. La pluie avait cessé. L’appartement était imprégné d’une chaleur moite et enveloppante. J’avais cherché l’accalmie en vain. Seul le ciel avait retrouvé la paix, sa lune indifférente, haut perchée. Je tournais. Lisais et relisais. Son dernier message, qui m’avait bouleversée. Il était parti quelques semaines auparavant, pour une tournée de deux mois en Espagne. Un beau succès et une aventure magnifique, m’écrivait-il. L’équipe l’avait engagé à poursuivre dans d’autres pays. Et je venais de comprendre que, probablement, il ne reviendrait pas. Qu’il était de passage, qu’il continuerait son chemin, comme il l’avait toujours fait, changeant de continent, d’occupation, de visages, de langue, étreint par le mouvement. Il n’avait rien ici, ou si peu, et ses quelques affaires de voyageur sans bagage n’étaient pas de nature à le faire rentrer. Il m’avait moi, son amie. Moi. Un amour si grand, à la taille du monde… comme il l’écrivait, un flux que tout barrage eût tari. Nous habitions à quelques pâtés de maisons l’un de l’autre, de part et d’autre de la grande avenue où je m’apprêtais, une fois encore, à prendre le bus. Car moi, je restai là, où nous nous étions rencontrés, venant chacun d’ailleurs. À la croisée des chemins.&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt; Le mieux était sans doute d’aller au cinéma. Me perdre un moment dans la fiction. Peu importe laquelle. Oublier un moment que je lui avais écrit l’endroit de moi que tu habites est douloureux, quelque part entre mon sexe et mon front. Ça change. Tu voyages. Quand le bus s’est arrêté, depuis plusieurs heures déjà, il habitait mon ventre. Un peso… annonçai-je au conducteur en guise de salutation. Après avoir laissé tomber les pièces dans la machine, j’ai cherché mon refuge. À l’avant, à l’arrière, au milieu, à droite, à gauche. À cette heure-là, tout était possible. Le faible éclairage différenciait à peine l’intérieur de l’extérieur. Dans la pénombre, les yeux d’un homme m’arrêtèrent. Un regard à la fois intense et voilé. Il me fixait. L’homme devait avoir quarante ans, cheveux mi-longs, barbu, comme ceux d’ici. Habillé de gris, les mains posées à plat sur les genoux, le dos légèrement voûté. Une écharpe bleue autour du cou, dans l’atmosphère pesante. Je me sentis mal à l’aise. Un type bizarre, comme il y en a tant. Un simple peut-être. Un paumé. Un myope. Un pervers ? J’avançai en regardant ailleurs, essayant de garder un équilibre précaire alors que le bus avait redémarré. Et je me retrouvai assise à côté de lui. Sans le vouloir et sans hésiter. La répulsion du vide, quelque chose comme ça. Ou l’étrange attraction de ses yeux que j’avais fixés une seconde à peine, trop longtemps pour m’y soustraire.&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt; Je regardai droit devant moi, pour ne pas tourner la tête de son côté. Ne pas croiser son regard, ne pas lui donner l’occasion de m’aborder. Aucune envie de sortir de moi. Pas même de me distraire au spectacle de la rue. Alors je fixai la nuque du chauffeur, son visage en éclats dans les trois miroirs aux bords ouvragés placés en haut du pare-brise portant encore les traces de la pluie, l’image d’un Saint en rouge sur une image plastifiée, une peluche aux couleurs marine et jaune d’un club de foot, un petit drapeau orgullosamente argentino. L’autoradio en sourdine égrenait des informations… Demain, il ferait meilleur. Un beau succès et une aventure magnifique. J’en suis très heureux. Je vais dire oui, je crois, à leur proposition. On continuerait par la Belgique, et puis un festival en France, l’Allemagne peut-être. Il est question du Maghreb, mais ce n’est pas encore bien défini. Une histoire de plusieurs mois. Une histoire de plusieurs mois… comme la nôtre. Le bus avançait cahotant et nerveux. Quelques passagers entraient et sortaient. Le chauffeur exécutait tranquillement sa chorégraphie : arrêter, ouvrir, laisser monter, surveiller ceux qui descendent, appuyer sur la commande de la machine délivrant les billets, coup d’œil à l’intérieur du bus, dehors sur le trottoir, dehors sur la chaussée, fermer, repartir, parfois repartir puis fermer. Si vite que ses gestes paraissaient simultanés. Ou c’est moi qui perdait peu à peu la conscience de la durée, tout entière dissoute dans ce  plusieurs mois qui flottait dans ma tête.&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt; Je sentais la présence de l’homme à côté de moi. Intense et voilée. Je finis par jeter un regard furtif, intriguée. Il avait le visage légèrement tourné et regardait par la fenêtre. Fausse alerte, erreur de diagnostic concernant l’origine de mon malaise diffus, un voyageur comme les autres. Je retournais à lui qui ne reviendrait pas, à la fraîcheur de ses mots et de ses gestes qui m’avaient lavée, pour un temps, des questions. Apaisée que j’étais depuis que je le connaissais. Les larmes ont commencé à couler, très douces, très fines, l’une après l’autre, sans se bousculer. Deux filets bien réguliers dessinés sur mes pommettes, le creux de mes joues, mes maxillaires, mon cou. Je continuai de regarder droit devant, sans bouger, la tête tenue, sans essayer de trouver un mouchoir dans mon sac. Entre la jouissance de l’expulsion et la crainte d’en troubler l’ordonnance et la quiétude au milieu des spasmes du bus. Ces larmes qui lui ressemblaient à lui et qui, devenues miennes au hasard d’un mouvement brusque, se transformeraient en un torrent heurté et tonitruant.&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt; Quelque chose avait changé sur ma gauche. Comme un imperceptible déplacement d’air. Je tournai la tête. De profil, l’homme pleurait, regardant droit devant lui. Deux filets de larmes se perdant dans sa barbe. Il ne peut pas me faire ça à moi, pas là, pas maintenant. Enragée soudain. Une voix haineuse… Pourquoi tu pleures ?... Hein, pourquoi tu pleures ?... Il tourna la tête vers moi, interdit… Je pleure de te voir pleurer… me répondit-il la gorge serrée, les épaules rentrées, surpris. Pourquoi cette question ? Comment ne le comprenais-je pas ? Les quelques voyageurs devaient avoir tourné les yeux et tendu l’oreille, le chauffeur surveiller la scène dans l’un des miroirs. Un pas supplémentaire dans sa chorégraphie. C’est moi maintenant qui restait interdite… Non, je ne le comprenais pas. Qui était-il pour me voler mes larmes, cette part en moi de lui absent, qui n’en finissait pas de me caresser les joues et le cou ? Mais pourquoi, tu pleures ? On ne se connaît pas ! Qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce que tu me prends, toi le bizarre, le pauvre type. Tu te rends compte ? Voilà, tu as gagné, à toi le torrent. T’es content ? Mais de quoi tu te mêles ? Je ne t’ai rien demandé, moi ! Rien... Rien… ma voix déraille. Mon visage tout entier trempé soudain, rouge, échauffé, l’air qui me manque, la morve mêlée au sel. L’homme contemple le désastre, l’air inquiet. Je t’en veux. Je t’en veux tellement. Ne te mets pas dans cet état-là, s’il te plaît… s’il te plaît… je ne voulais pas te mettre en colère… je ne voulais pas te faire de mal… Il pose sa main sur mon bras. Je m’en libère d’un geste brutal… c’est juste que… continue-t-il… c’est venu comme ça… s’il te plaît… Il me regarde, avec tristesse. Hasarde un sourire, à l’étroit entre les deux filets de larmes persistantes… D’être à côté de toi, je ne sais pas… Déjà quand tu es entrée… Quoi ? quand je suis entrée ?... Il détourne les yeux et semble hésiter… chercher au fond de lui… je ne sais pas, tu n’étais pas comme les autres, ceux qui étaient entrés avant… tu semblais pleine, comme un paquet mal ficelé, qui essaye mais n’arrive pas à bout de son contenu… je me demandais ce qu’il y avait dedans… Il avait une voix grave, dont les échos se perdaient déjà au fond de mon ventre. Je me rendis compte que je m’étais arrêtée de pleurer. Nous nous regardâmes en silence. Excuse-moi… De quoi ?... D’avoir crié comme ça… C’est rien, t’en fais pas… Lui aussi s’était arrêté de pleurer… Le malaise avait pris un autre tour. Je me sentais comme déplacée. Assise dans la pénombre, à côté de cet inconnu, nos visages luisant comme le pare-brise du bus. Un paquet mal ficelé, oui, qui n’avait pas résisté aux assauts du voyage, gisant épars. Ouvert malgré moi et malgré lui par le mauvais destinataire. Maintenant, c’était fait. Je lui dis Un chagrin d’amour, on peut résumer ça comme ça… Il m’écoutait silencieux, les yeux baissés vers ses mains qui avaient retrouvé l’appui de ses genoux. C’était sa manière de se caler et de résister aux chaos du véhicule. Je vois... Un chagrin d’amour, la disparition de qui tu aimes, quoi d’autre, pour pleurer comme ça ?...&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family: verdana;"&gt; Je sursautai. Une femme, debout en attendant l’arrêt, avait perdu l’équilibre et s’était appuyée sur mon épaule. Rapides excuses murmurées, son visage déjà détourné, elle descendit. Ça t’arrive souvent de pleurer avec les autres comme ça ?... ou je suis une privilégiée ? Ses yeux se plissèrent d’abord, puis le sourire glissa vers ses lèvres. Non… je ne suis pas pleureur de métier, répondit-il content de sa réplique… mais ne le prends pas comme un privilège, non plus… ajouta-t-il soudain détendu. La conversation s’était invitée, discrète. Et que fais-tu alors, dans la vie, si tu n’es pas pleureur professionnel ?... J’aurais pu imaginer psy, médecin, musicien, confesseur peut-être, confiseur ?… Exilé, si ça avait été un métier. Ou me préparer à une surprise, policier, militaire, employé de banque ou astronaute, à la mesure de celle qui m’avait ouverte à lui… Je suis électricien. Rien à voir avec un pleureur, hein ?... Non, répliquai-je, ça te va très bien, électricien, moi ça me plaît bien… Il rit en silence… Un travail comme un autre, tu sais, pas désagréable. J’ai une femme et deux enfants. Alors voilà… Et toi ? Que fais-tu, à part avoir un chagrin d’amour ?... J’essayai de tisser les fils pour fournir une réponse aussi limpide que la sienne… Ce n’est pas très précis pour l’instant… Je suis arrivée il y a quelques mois… Il pencha la tête… Oui ton accent, il dépasse aussi du paquet mal ficelé, tu ne peux pas le cacher… Je souris et continuai, à peine plus sûre de moi… Je travaille avec des artistes… Tu les aides, c’est ça, à se faire connaître ?... Non, non, je fais des choses avec eux, des sculptures, des compositions avec des objets ou des morceaux d’objets… Dans le genre petits paquets mal ficelés ! tu vois… Je crois, oui…&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="font-family: verdana; text-align: justify;"&gt; &lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;br /&gt;Il avait l’air fatigué. Sa journée de travail. Ou notre rencontre. Les deux sans doute. Tu rentres chez toi ? demandai-je. Oui…J’habite loin, presque au terminus. Et après, il faut que je marche encore un peu. Mais la maison est bien, c’est tranquille, et on a un petit jardin. En général, je m’endors dès que je monte dans le bus… Aujourd’hui, non… Je t’attendais, tu crois ?... Lequel des deux attendait l’autre ? Ou tu étais moins fatigué que d’habitude et je me suis chargée de t’épuiser !... De déposer en lui ma lassitude… Et toi, où vas-tu ?... Tu habites dans le coin aussi ?... J’allais au cinéma, vers Congreso… Il me regarda étonné… Congreso ? Alors tu as pris le bus dans le mauvais sens ! me dit-il… Je me penchai vers la fenêtre dans un mouvement rapide, ma tête presque sur sa poitrine, et essayai de distinguer le paysage qui filait derrière la vitre… Des portes d’entrée, quelques commerces encore ouverts, d’autres fermés, un passant promenant son chien, les plaques qui disparaissent trop vite pour me renseigner. Je ne reconnaissais rien. Il appuya sur le bouton sans un mot… Quelques secondes plus tard le bus pila et l’accordéon ouvrit le passage. Je descendis précipitamment en lâchant dans ma fuite un Salut !... et merci ! mon sac serré contre mon moi… Je me retournai… Comment tu t’app… Le chauffeur ne me laissa pas terminer. J’ai voulu deviner sa main qui me faisait signe. Il s’était remis à pleuvoir doucement. J’ai traversé la rue. Quelques minutes plus tard, je montai dans le bus qui me ramènerait chez moi, le visage constellé de fines gouttelettes.&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-5952813825020873136?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/5952813825020873136/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/ladieu-aux-larmes-sophie-spandonis.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/5952813825020873136'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/5952813825020873136'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/ladieu-aux-larmes-sophie-spandonis.html' title='L’adieu aux larmes, Sophie Spandonis'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-3055095660095084488</id><published>2008-12-30T02:08:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T08:26:33.876-07:00</updated><title type='text'>Perte progressive de soi, François Teyssandier</title><content type='html'>&lt;h3 id="p1"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/h3&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il était en train de dîner avec sa femme lorsque son nez tomba brusquement dans son assiette. Son épouse poussa un cri de frayeur. Lui ne broncha pas, comme s’il s’attendait à cette chute.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu as perdu ton nez ! dit-elle en fixant son mari avec une lueur d’épouvante dans le regard.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;En effet ! répondit-il d’une voix placide.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Son flegme irrita son épouse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Quelle horreur ! s’écria-t-elle, en compressant de ses mains ses joues un peu molles.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Du calme, ma chérie !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est bien la peine que je te prépare de bons petits plats ! dit-elle en esquissant une grimace de dégoût.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;De sa fourchette, il repoussa son nez vers le bord incliné de l’assiette.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Mon nez n’est pas assez beau pour en déplorer la perte, n’est-ce pas ? demanda-t-il après un court instant de silence.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tout de même ! répondit-elle d’un ton moins revêche pour ne pas blesser davantage la susceptibilité de son mari. Mais tu vas faire comment pour te moucher ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ce sera plus délicat, en effet ! concéda-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Plus bruyant, surtout !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il ne répondit rien et se contenta d’envelopper méticuleusement son nez dans sa serviette.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Quelques jours plus tard, au réveil, il sentit sur son oreiller la présence d’un objet bizarre qui n’aurait pas dû se trouver là. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’il s’agissait d’un de ses yeux. Après vérification en palpant son visage, il s’aperçut que l’œil droit s’était échappé de son orbite pendant qu’il dormait. Il ramassa la petite boule gélatineuse et la posa délicatement sur la table de nuit, pour ne pas réveiller sa femme qui ronflait à ses côtés. Puis il se leva et se dirigea vers la salle de bains. Dans la glace fixée au dessus du lavabo, il observa son visage de son œil valide. A la place de l’autre, il y avait un trou sombre qui s’évidait vers l’intérieur sans qu’il en aperçût le fond. Il entendit sa femme qui se tournait dans le lit en geignant faiblement. Elle n’allait pas tarder à se réveiller. Il regagna la chambre d’un pas alerte, en affichant un sourire contraint sur ses lèvres.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu as bien dormi ? demanda-t-il à son épouse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Hein ? grommela celle-ci d’une voix rauque.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Est-ce que tu as bien dormi ? insista-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pourquoi tu me poses cette question ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pour savoir si tu as bien dormi !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- D’habitude, tu ne me le demandes jamais, s’étonna-t-elle en redressant son buste dans le lit.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ce matin n’est pas un matin comme les autres…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pourquoi donc ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je viens de perdre un œil ! murmura-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Un œil ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Oui. Le droit.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Te voilà donc devenu borgne ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je le crains !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tout ça ne va pas améliorer la beauté de ton visage ! s’écria sa femme d’un ton ironique.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Non !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ni améliorer ta vision…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Encore moins, en effet !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Mais par pitié, ne laisse pas traîner ton œil sur la table de nuit !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Comment sais-tu que je l’ai posé là ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je m’en doute, tu ne jettes jamais rien à la poubelle !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- On ne sait jamais, tout peut resservir!&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Un œil, tu ne peux pas savoir comme ça prend la poussière !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu as raison, autant s’en débarrasser au plus vite !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Est-ce que tu te sens, malgré ton infirmité, capable de préparer le petit déjeuner?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Bien sûr, chérie !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Alors file à la cuisine préparer le café, s’il te plaît, mais fais bien attention à ne pas te cogner la tête dans la porte ! dit son épouse en bâillant.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Quand il découvrit, le lendemain, son oreille gauche sous la table basse du salon en passant l’aspirateur, il l’observa avec minutie. Il avait toujours été très fier de ses oreilles. Elles lui rappelaient celles de son père. Finement ourlées, elles étaient d’une taille parfaite. A ses yeux, du moins. Sa femme, par contre, trouvait qu’elles étaient un peu trop poilues. Même pour un homme. Il prit son oreille entre le pouce et l’index, et l’apporta à son épouse qui s’affairait à la cuisine en vue du repas de midi.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Qu’est-ce que tu vas en faire ? demanda-t-elle, plus par politesse que par curiosité.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je vais la ranger dans une boîte ! répondit-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pas dans ma boîte à bijoux, j’espère ? s’inquiéta sa femme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Non, bien sûr, mon oreille ne vaut pas assez cher ! plaisanta-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu pourrais la mettre dans un bocal ! suggéra-t-elle.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Un bocal rempli de formol, tu veux dire ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Comme ça, on pourrait la montrer à nos amis quand ils viennent dîner !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je ne suis pas sûr que ça les passionne beaucoup!&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est tout aussi agréable à regarder que des photos de vacances, non ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je crois plutôt qu’elle va finir au fond d’un tiroir…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il observa sa femme qui s’activait à éplucher des carottes. La mine soucieuse et le front plissé, elle semblait réfléchir intensément.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- J’ai une idée, mon chéri ! s’écria-t-elle soudain en portant son Econome à ses lèvres, au risque de les écorcher.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Dis toujours…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Si on attendait que tes deux oreilles soient tombées… ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pour en faire quoi ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Des pendentifs !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu serais prête à les porter ? demanda-t-il avec un soupçon d’incrédulité dans la voix.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pourquoi non ? répondit-elle d’un ton badin.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est une drôle d’idée !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- En sautoir, elles iraient à merveille avec mon tailleur rouge !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il emballa soigneusement l’oreille dans du papier aluminium, et la déposa sur une étagère du réfrigérateur, entre un pot de confiture à la rhubarbe et un reste de cervelas.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Mais comment vas-tu faire à présent pour porter tes lunettes ? demanda sa femme en épluchant un oignon.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je vais acheter des lentilles, répondit-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Une seule suffira, précisa-t-elle.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est vrai, tu as raison !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Mais je t’aimais mieux avec des lunettes…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ne pleure pas pour ça, ma chérie !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est l’oignon ! soupira-t-elle en reniflant.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p class="MsoNormal"  style="font-family:verdana;"&gt;&lt;p class="MsoNormal"  style="font-family:verdana;"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;b&gt;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C’est alors qu’il se trouvait au théâtre, en compagnie de sa femme, qu’il perdit l’auriculaire de la main gauche. En plein représentation de &lt;i&gt;L’Annonce faite à Marie&lt;/i&gt;. Il se trouvait au premier balcon face à la scène, les bras appuyés sur le rebord en velours cramoisi, lorsque le petit doigt se détacha de sa main et chut dans le décolleté d’une spectatrice dont la poitrine généreuse s’exposait aux regards de tous. La femme, surprise par ce corps étranger qui s’immisçait entre ses seins, poussa un cri de frayeur qui secoua le rang tout entier. Elle se dressa comme si elle avait été piquée par une guêpe, en agitant ses bras nus pour se débarrasser de ce corps insolite. Son agitation aussi imprévue que grotesque interrompit la représentation. En effet, les acteurs, pensant qu’un spectateur avait été pris de malaise, s’arrêtèrent de déclamer leur texte, une lueur d’inquiétude et de contrariété dans le regard. La femme parvint à récupérer l’auriculaire en farfouillant entre ses seins. Quand elle s’aperçut que la chose en question était un doigt, elle poussa un nouveau cri qui glaça le sang de la salle tout entière. Puis elle jeta avec dégoût vers un rang plus lointain ce bout de chair et d’os qui commençait à se raidir. Les acteurs, de plus en plus perplexes, s’interrogeaient entre eux à l’avant-scène sur les raisons d’une telle attitude de la part de cette spectatrice. Peut-être n’aimait-elle pas le symbolisme trop flamboyant de la pièce, pensèrent-ils dans un premier temps ? Ou peut-être était-ce la mise en scène pas assez exotique qui l’avait irritée au point qu’elle manifestât bruyamment sa désapprobation ? En fin de compte, la salle exigea que la spectatrice sortît le plus vite possible pour que la représentation puisse reprendre son cours normal. Ce que la femme refusa de faire, arguant d’une voix criarde qu’elle avait retrouvé tous ses esprits. Le calme une fois revenu, les acteurs se glissèrent à nouveau dans la peau de leur personnage et poursuivirent la représentation.&lt;/span&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Quand il s’aperçut que son auriculaire s’était détaché de sa main gauche, sans qu’il éprouvât la moindre douleur, il se garda bien de réclamer son doigt. Il se fit, au contraire, très discret, comme si le brouhaha généré par cet incident ne le concernait pas. Sa femme, absorbée par le jeu subtil des acteurs et émue jusqu’aux larmes, ne s’était aperçue de rien. Agacée par la brutale interruption de la pièce, elle avait cherché dans le regard de son mari une explication à ce chahut inopiné. Mais son mari, en retour, ne lui avait renvoyé qu’une totale absence de vie dans son oeil mi-clos. Même son visage, d’ordinaire plutôt enjoué, n’offrait aucune expression particulière. Cette froideur de statue, bien masculine pensa sa femme avec amertume, la fit soudainement exploser de colère, alors que la représentation venait juste de reprendre.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pourquoi tu ne dis rien ? murmura-t-elle d’une voix sèche à l’oreille de son mari, celle qui s’accrochait encore tant bien que mal à son visage.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu vois bien que le calme est revenu, à présent…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Il faut toujours qu’on tombe sur des femmes hystériques !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est sans doute Claudel qui veut ça ! dit-il en plaisantant pour détendre l’atmosphère.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tais-toi donc, je n’ai pas envie que nos voisins t’entendent dire des bêtises !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tout ça pour un pauvre petit doigt…soupira-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Mais de quel petit doigt parles-tu ? s’inquiéta soudain sa femme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il comprit qu’il venait sottement de se trahir.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je disais ça juste pour dire quelque chose !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je parie que tu viens encore de perdre un morceau de ton corps !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Excuse-moi, je ne l’ai pas fait exprès…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Et de quoi s’agit-il, cette fois-ci ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je viens de perdre l’auriculaire de ma main gauche !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu aurais pu attendre au moins la fin de la représentation !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je ne maîtrise plus ce genre de chose, tu le sais bien !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Sa femme se leva d’un bond, avant même qu’il ait eu le temps de l’en empêcher.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pouvez-vous rendre son petit doigt à mon mari, s’il vous plaît ! s’écria-t-elle d’une voix tonitruante.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Des protestations indignées s’élevèrent aussitôt dans la salle.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Est-ce que quelqu’un l’a récupéré ? demanda-t-elle à la cantonade.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Taisez-vous ! cria une voix d’homme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Si c’est vous qui l’avez, monsieur, je vous demande de nous le rapporter immédiatement !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est une folle ! s’indigna une femme âgée.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ce doigt est à mon mari, et à personne d’autre ! insista-t-elle.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Interrompre une pièce de Claudel pour si peu ! s’écria un jeune homme aux cheveux gominés.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Faites-la taire !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Qu’elle sorte !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;D’autres voix agacées se firent l’écho de cette injonction brutale. Les acteurs, une nouvelle fois, furent obligés de s’arrêter de jouer. Regroupés à l’avant-scène, ils mêlèrent leurs récriminations aux invectives générales, menaçant d’interrompre définitivement la représentation si le chahut ne s’arrêtait pas sur le champ.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il essaya, quant à lui, de faire taire sa femme, mais n’y parvint pas. Elle s’obstinait à vouloir récupérer l’auriculaire de son mari.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Laisse tomber ! lui ordonna-t-il en lui pinçant le bras.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pas question, ce petit doigt t’appartient ! répondit-elle.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il l’entraîna de force dans le couloir, après une courte lutte.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Alors, comme ça, tu capitules ? s’indigna-t-elle en le fusillant du regard.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ce n’est qu’un doigt ! soupira-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu n’as jamais eu le sens de la propriété, c’est vrai, mais à ce point-là!&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Sortons, tu n’as plus toute ta raison, ma chérie !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pauvre Claudel, il ne mérite vraiment pas ça !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Elle se mit à sangloter dans les bras de son mari. Il lui caressa les cheveux en lui murmurant des mots tendres à l’oreille. Elle essuya ses larmes et cessa de hoqueter. Mais son ressentiment ne s’atténua pas pour autant. Ils rentrèrent chez eux en taxi, sans échanger un mot. Exténués par leur soirée, ils allèrent aussitôt se coucher.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Un matin de Décembre, il décida qu’il lui fallait des chaussures d’hiver, en prévision de la neige que la météo annonçait pour les jours à venir. Sa femme tint à l’accompagner. Il avait absolument besoin de son avis, lui dit-elle. Ce qui l’énerva un peu. Il était assez grand, pensait-il, pour choisir tout seul une paire de chaussures à sa convenance. Mais il n’osa pas répondre à sa femme qu’il ne souhaitait pas sa présence. Il ne voulait pas envenimer davantage leurs relations qui n’étaient guère au beau fixe depuis quelque temps. Ils entrèrent donc ensemble dans un magasin. Une jeune vendeuse, tout ébouriffée et court vêtue, se précipita sur lui en affichant un sourire aguicheur qui déplut aussitôt à son épouse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Que désirez-vous, monsieur ? demanda l’accorte vendeuse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Une paire de chaussures ! répondit-il&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Evidemment ! éructa sa femme en haussant les épaules, comme pour s’excuser de la bêtise de son mari.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ca tombe bien, nous ne vendons que des chaussures ! minauda la jeune fille.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- On s’en serait douté ! grommela l’épouse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Il paraît que l’hiver va être très froid, aussi je voudrais acheter une paire de chaussures à la fois chaudes et confortables, dit le mari sans reprendre son souffle, comme s’il cherchait à se débarrasser au plus vite de la phrase..&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- En somme, vous voulez des chaussures d’hiver ! résuma la jeune vendeuse en passant le bout de sa langue rosâtre sur ses lèvres charnues.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Voilà ! dit-il&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est, en effet, ce que cherche mon mari !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- J’avais compris, madame ! répliqua sèchement la jeune fille.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Elle pria l’homme de s’asseoir sur une chaise et disparut dans la réserve attenante au magasin. Elle réapparut quelques minutes plus tard, portant dans ses bras plusieurs boîtes de couleur marron qui contenaient des modèles différents. Elle déballa les chaussures pour les montrer à l’homme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je vais essayer cette paire-là ! dit-il soudain.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C’étaient des chaussures noires à semelle épaisse et à tige montante.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Excellent choix, monsieur ! s’écria la vendeuse agenouillée aux pieds de l’homme, offrant au regard de celui-ci une vue imprenable sur ses cuisses fuselées.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il se tourna vers sa femme par pure politesse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Qu’est-ce que tu en penses ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est toi qui vas les porter, non ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- En principe, oui ! ironisa-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Tu devrais tout de même les essayer !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Comment trouvez-vous ces chaussures, mademoiselle ? demanda-il à la jeune vendeuse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Elles vous iront à merveille ! répliqua celle-ci.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- N’est-ce pas ? dit-il d’une voix qui se voulait badine.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La jeune fille lui présenta la paire de chaussures. L’homme se débarrassa de celles qu’il portait en entrant dans le magasin. Il se retrouva donc en chaussettes. Par chance, elles n’étaient pas trouées ! Mais il eut la désagréable impression que quelque chose clochait. Une sensation bizarre qu’il ne parvenait pas à s’expliquer.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda sa femme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- J’ai l’impression de ne plus avoir d’orteils !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Enlève tes chaussettes, tu verras bien !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Ce qu’il s’empressa de faire. Il retira sa chaussette droite. A peine l’eut-il enlevée que ses cinq orteils roulèrent sur la moquette du magasin. La jeune vendeuse poussa un cri et s’évanouit aussitôt. Quand il retira la chaussette gauche, le même spectacle s’offrit à ses yeux éberlués. Ses pieds n’avaient plus aucun orteil. Ils ressemblaient à des moignons parfaitement lisses, sans la moindre cicatrice apparente.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est incroyable ! dit sa femme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je m’y attendais un peu ! soupira-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Bien sûr ! Rien ne t’inquiète jamais, n’est-ce pas ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Perdre ses orteils, ce n’est tout de même pas la fin du monde !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Et comment tu vas faire, à présent, pour marcher ? s’exclama son épouse d’une voix plaintive.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Pour toute réponse, il se contenta de hausser les épaules en appréciant le corps svelte de la jeune vendeuse toujours allongée sur le sol. La patronne du magasin tentait de la réveiller en lui tapotant les joues. La jeune fille finit par ouvrir un œil, puis l’autre. Mais en apercevant les dix orteils qui traînaient par terre au milieu des cartons à chaussures, elle retomba sans coup férir dans les pommes.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Excusez-la, dit la patronne, elle est très sensible !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Elle n’est surtout pas faite pour ce métier ! grommela la femme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je crois qu’il vaut mieux qu’on s’en aille ! dit-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Quel gâchis ! articula à grand-peine son épouse.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- N’oubliez pas les chaussures ! s’écria la patronne.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je vous dois combien ? demanda-t-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Elle lui indiqua le prix. Il s’empressa de payer en liquide, un peu gêné et ne souhaitant pas s’attarder davantage dans le magasin.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je vous remercie, madame…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est moi, monsieur…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Désolé pour le dérangement !&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Laissez, je ramasserai moi-même vos orteils ! répondit la patronne avec un sourire contraint. A moins que vous ne souhaitiez les récupérer ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? dit la femme.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Au plaisir de vous revoir ! répliqua la patronne en s’emparant d’une pelle et d’un petit balai.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il enfila avec difficulté les chaussures neuves en laissant les anciennes dans le magasin. Il fut obligé de passer son bras gauche sur les épaules de sa femme pour marcher en claudiquant jusqu’à la plus proche station de taxis.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Une semaine plus tard, alors qu’il se trouvait en compagnie de sa femme dans l’escalator d’un grand magasin, il éternua soudain, bouche grande ouverte, car il était depuis toujours allergique à la poussière. Aussitôt, toutes ses dents furent projetées vers l’escalator qui descendait vers le rez-de-chaussée. Elles ricochèrent sur chaque marche avec un bruit mat, comme si c’étaient des perles qui venaient de se détacher d’un collier. Sa femme, qui se trouvait juste devant lui, se retourna, furibonde, et le fusilla du regard.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Il faut toujours que tu te fasses remarquer ! s’écria-t-elle en colère.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Sans se préoccuper davantage de son mari, elle sortit précipitamment du magasin et s’enfuit en courant dans la rue.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana" class="MsoNormal"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il perdit son oreille droite en jouant au tennis alors qu’il était en passe de gagner la partie. Son œil gauche tomba, un matin, dans son café au lait. Il ne chercha même pas à le récupérer. Du coup, il devint aveugle. Il perdit les autres doigts de ses mains en massacrant au piano une valse lente de Chopin, devant un aréopage d’amis consternés. Il cessa donc de pouvoir tenir une fourchette ou un stylo. Au cours d’un repas de mariage, il avala sa langue en mâchonnant avec difficulté une part de gâteau à la crème. Il perdit aussitôt l’usage de la parole, mais personne ne s’en aperçut vraiment. Quand, pour finir, son pénis se détacha brutalement de son corps pendant qu’il faisait l’amour avec sa femme, celle-ci, à bout de nerfs, bien qu’au bord de l’orgasme, annonça brutalement à son mari qu’elle le quittait.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana" class="MsoNormal"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Le lendemain, le choc de la rupture lui fit perdre la tête. Un promeneur distrait buta contre elle sur le trottoir et, d’un coup de pied rageur, la fit rouler dans le caniveau.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-3055095660095084488?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/3055095660095084488/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/perte-progressive-de-soi-franois.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3055095660095084488'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3055095660095084488'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/perte-progressive-de-soi-franois.html' title='Perte progressive de soi, François Teyssandier'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-1942972292814458717</id><published>2008-12-30T02:02:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T08:31:47.475-07:00</updated><title type='text'>La dernière feuille de glycine, Françoise Cohen</title><content type='html'>&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Cette histoire se déroule à New York, au cours de l’année 1991. &lt;?xml:namespace prefix = o /&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Le moins que l’on pouvait dire, c’est que Jimmy N. portait fièrement ses 82 ans. Il continuait d’exercer son travail de scénariste, plus par goût que par nécessité. A Manhattan, sur la quarante-quatrième rue, il était connu pour sa tignasse blanche, sa démarche assurée et son sourire bon enfant. Un voisin, parfois, reconnaissant son nom au générique d’un film, l’abordait&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;en le voyant sortir de chez lui,&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;entre la neuvième&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;et la dixième avenue,&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;pour le féliciter. Jimmy N. n’en éprouvait pas de l’orgueil mais une joie&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;qui s’ajoutait aux cent autres petites joies de sa vie quotidienne. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Cette année-là, deux évènements vinrent bouleverser le cours de son existence.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;D’abord, au mois de janvier, il rencontra Claudio, jeune peintre sud américain, à la gare de Madison Square Garden. Le jeune homme, à la barbe longue et aux vêtements fripés avait attiré son attention. Assis sur son paquetage, étranger à l’agitation ambiante, il dessinait. Lorsqu’il s’approcha de lui, Jimmy sentit une qualité d’air différente : une bulle de silence l’entourait et le protégeait. Le jeune homme se redressa et l’accueillit d’un regard lumineux. La conversation s’engagea naturellement entre les deux hommes, se prolongea et dura tant qu’on aurait dit deux amis qui se retrouvaient après des années de séparation. Le croquis auquel il travaillait n’était pas celui d’un amateur : le coup de crayon était sûr, la composition parfaitement équilibrée et la perspective irréprochable. Claudio raconta comment il avait quitté son Argentine natale pour voir du pays, des musées surtout, précisa-t-il, afin de parfaire son éducation artistique. Jimmy apprit aussi qu’il avait pour unique logement la gare où ils se trouvaient et lui proposa de l’héberger temporairement, chez lui, non loin de là, dans le West Side (quartier ouest de la ville). Sans hésiter, Claudio accepta l’offre généreuse. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;Jimmy se sentit heureux, il avait toujours aimé les artistes. De plus, il était habituellement plus à l’aise avec les jeunes qu’avec les personnes de son âge. Et celui-ci lui rappelait son fils, David, parti au loin, et qui ne lui téléphonait qu’une fois par an pour son anniversaire. « Mais c’est gentil d’appeler pour votre anniversaire », avait remarqué son amie, Barbara K. « Pensez-vous, c’est pour vérifier que je suis toujours en vie ! »&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Claudio n’était pas un profiteur. A peine installé chez Jimmy,&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;il mit tous ses talents à sa disposition : en plus de bricoler et réparer, il rangeait et nettoyait mieux que quiconque. L’appartement brillait comme un sou neuf, les robinets ne fuyaient plus, la sonnette marchait enfin, les livres entassés sur le sol avaient maintenant pour les accueillir de nouvelles étagères sciées et vissées au mur par les soins de Claudio. « Quel homme habile et industrieux, ce Claudio ! Il a des mains en or», disait Jimmy à qui voulait l’entendre. « Je ne regrette pas de l’avoir logé chez moi. C'est le Bon Dieu qui me l'envoie !» Il ne croyait pas si bien dire.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;Le reste du temps, Claudio peignait et son ami se chargeait de vendre ses compositions à l’une de ses nombreuses connaissances. Le soir, tandis que Jimmy retouchait un scénario, Claudio jouait de la guitare. Il avait tous les dons, ce garçon.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;La veillée se prolongeait tard dans la nuit, car les deux hommes aimaient profiter de ces heures où la plupart des gens abandonnent le terrain pour aller tout bonnement&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;se coucher.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Les mois avaient passé à New York, et dans les jardins, le printemps fleurissait.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;L’appartement de Jimmy N. donnait sur une jolie cour en briques dont l’un des murs, celui qui faisait face à ses fenêtres, était couvert de glycines. A cette époque, c’était une explosion de fleurs bleues et mauves se déployant en longues grappes et&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;mariées avec un art dont seule la nature est capable. C’est alors que survint le deuxième évènement notable. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Jimmy s’était rendu à Brooklyn chez une voyante que l’un de ses amis lui avait chaudement recommandée pour la justesse de ses prédictions. Il est probable que s’il n’avait pas eu cette idée saugrenue, rien de tout cela ne serait arrivé.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Voulez-vous la vérité ? avait demandé d’emblée Bégonia, la gitane.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Mais, bien sûr, c’est pour cela que je suis ici. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Alors, posez votre question.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Voilà, je voudrais savoir combien de temps il me reste à vivre. Vous comprenez, à mon âge, on y pense et je voudrais bien pouvoir m’organiser.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Jimmy s’attendait à ce qu’elle examine la paume de sa main, ou une quelconque boule de cristal, mais Bégonia se contenta de lui prendre les&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;mains et de les serrer fortement dans les siennes. Elle ferma les yeux et&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;plongea dans une sorte de méditation qui parut très longue à Jimmy. Elle lâcha enfin ses mains, rouvrit les paupières et le fixa de ses yeux noirs et perçants. La voyante déclara d’un ton indéfinissable :&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Payez-moi d’abord ; après, qui sait ? vous ne voudrez peut-être plus. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;En dissimulant un léger tremblement, Jimmy acquitta le prix de la séance et attendit. La révélation arriva :&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Votre chemin de vie touche à sa fin. Vous ne passerez pas l’hiver. Lorsque la dernière feuille des glycines qui ornent votre cour tombera, vous mourrez. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il n’obtint pas un mot de plus que ce verdict impitoyable, malgré ses questions et ses supplications.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Pendant le trajet de retour à la maison, au volant de sa voiture, Jimmy pensa que son fils David n’aurait plus à lui souhaiter son anniversaire. En serait-il soulagé ?Il pensa aussi que cette « diseuse de bonne aventure » était plutôt un oiseau de mauvais augure. Il garda son terrible secret, mais son front soucieux ne tarda pas à intriguer Claudio. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Un ennui, Jimmy ?&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Non, non, rien de grave. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je crois que vous me cachez quelque chose...&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;Je pourrais peut-être vous aider. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ni toi, ni personne, Claudio, ne peut rien pour moi. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Une ancienne expression de sa grand-mère revint soudain à l’esprit de Jimmy : « Que la mort t’oublie ! » Il avait l’impression de n’en comprendre le sens que maintenant. Mais comment la mort pourrait-elle l’oublier ?&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Claudio continua de travailler à son tableau, en soupirant. Jimmy remarqua alors que son chevalet faisait face à la fenêtre et qu’il semblait prendre la cour pour modèle.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Pourquoi peins-tu cette cour ? &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Et pourquoi pas ? répondit le peintre, un peu surpris par la question. Ces glycines en fleurs sont magnifiques et leurs teintes mauves bleutées sur fond de rouge brique sont du plus bel effet. Ne trouvez-vous pas ?&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Oui, c’est très beau.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;La précision du trait de Claudio, la justesse de sa palette étaient telles que Jimmy croyait voir deux versions identiques et juxtaposées&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;du même décor.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- J’ai une idée, dit Claudio, je vais peindre plusieurs fois ce paysage à des saisons différentes, un peu comme Monet et sa cathédrale de Rouen. ça vous plaît ?&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Jimmy ne répondit pas. Il pensait qu’une histoire singulière était en train de s’écrire sous ses yeux, mais que cette fois-ci, il n’en était ni l’auteur ni le maître, elle lui échappait totalement. Il lui restait bien peu de saisons à vivre, bien peu de tableaux de Claudio à admirer. Par la fenêtre ouverte, le parfum sucré des fleurs de glycines embaumait le petit appartement. Il frissonna malgré la douceur de ce mois de mai new yorkais.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Les semaines et les mois passèrent. L’été s'acheva, l’automne s’installa. Jimmy était souvent maussade, il avait perdu son côté enjoué d’éternel jeune homme. Claudio peinait à le distraire. Il n’avait même plu le goût de l’écriture. Pourquoi composer des scénarios pour des films qu’on ne verra jamais ? &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Un soir, Jimmy observait par la fenêtre, comme il le faisait de plus en plus souvent, les feuilles de glycine maintenant jaunies. Il semblait plongé dans une profonde et sombre contemplation. Quelques trous dégarnissaient le feuillage, laissant à découvert par endroit le mur en briques rouges de la cour. Claudio, n’y tenant plus, lui dit :&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Jimmy, me considérez-vous comme votre ami ? &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Quelle question, Claudio, tu le sais bien. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Non, je n’en suis pas si sûr. On partage tout avec un ami, et voilà des mois que quelque chose vous ronge, je le sens, même si vous vous obstinez à me le cacher. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Alors Jimmy raconta au jeune peintre sa visite à la voyante de Brooklyn, cause de son tourment. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Claudio était interdit. Il avait fait toutes sortes de suppositions, mais aucune ne ressemblait, même de loin, à cette réalité-là.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Après tout, cette Bégonia n’est peut-être qu’une fieffée menteuse qui en sait autant que moi sur le destin des gens !&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Non, j’ai retourné cent fois ses paroles dans ma tête, et il n’y a pas de doute&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;possible. Comment a-t-elle fait pour deviner que des glycines grimpaient sur le mur de ma cour ? Et d’abord, comment savait-elle que mes fenêtres donnaient sur une cour ? Non, cette femme est une authentique voyante, je suis bien obligé de la croire. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Ne peut-on tromper la mort ? murmura Claudio, dans une ultime tentative pour résister à l’emprise de cette Cassandre.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Les deux hommes restèrent en silence dans le soir tombant. Claudio sentit une grande tristesse pour son ami. Il comprenait soudain comme il tenait à lui et combien le secret avait dû être lourd à porter tout seul. Il entoura ses épaules de ses bras et serra Jimmy contre son coeur. Il fredonna sans s’en apercevoir une ancienne berceuse argentine, ressurgie d’un coin de sa mémoire. Jimmy n’était plus qu’un petit enfant désemparé, que lui, Claudio, berçait dans la pénombre. C’est à ce moment-là sans doute que l’idée commença à prendre forme dans la tête du peintre. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La vie, cependant, continuait : Claudio peignait, prenait soin de la maison, tandis que Jimmy s’était remis au travail : il supervisait maintenant les scénarios de jeunes collègues inexpérimentés. Le froid arriva, et avec lui, le vent et les tempêtes. Dans la cour, les feuilles de glycines tombaient une à une. Claudio et Jimmy n’avaient plus reparlé de la prédiction de Bégonia. C’était un secret. Chacun portait en lui une part de la même angoisse ; jusqu’à ce matin du 3 novembre 1991.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La radio annonça une très forte tempête pour la nuit suivante. L’alerte météo était lancée. Les vents allaient atteindre une vitesse impressionnante, le thermomètre descendre bien au-dessous de zéro. Jimmy et Claudio, qui buvaient leur café, levèrent la tête en même temps, et leurs regards effarés se croisèrent en un éclair. Ils avaient eu la même pensée. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Jimmy se réfugia dans sa chambre, se coiffa de sa kippa et jeta son châle de prière sur ses épaules. Claudio, pour la première fois, l’entendit réciter en hébreu : « Shema Israël... Ecoute Israël,&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est Un. » Alors, Claudio sut que le moment était venu et qu’il était temps d’agir.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Le vent se leva vers sept heures du soir et le tonnerre commença à se faire entendre. Sur le mur en briques, il restait trois feuilles de glycine.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Au dîner, Jimmy était crispé. Il avait passé la journée hors de la maison à mettre en ordre ses affaires. Claudio qui avait versé une bonne dose de somnifère dans le verre de son ami, en attendit l’effet. Il ne tarda pas à se faire sentir. Jimmy s’endormit sur le divan. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Claudio put mettre son plan à exécution. Un coup d’oeil dans la cour lui apprit que le temps pressait : deux feuilles de glycines résistaient encore aux bourrasques de vent. Il mit des couleurs sur sa palette, prit ses pinceaux, une torche et descendit dans la cour. Il se saisit de l’échelle qui était toujours rangée dans le même angle et l’appuya contre les briques. Le vent redoublait d’intensité. Il monta prestement jusqu’à la hauteur du feuillage. Il ne restait plus qu’une seule feuille. Le froid vif et pénétrant engourdissait ses membres. Lui, sans y prendre garde, à la lueur de sa petite torche et des éclairs qui illuminaient la nuit, se mit à peindre une feuille sur le mur.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;Le procédé du trompe -l’oeil n’avait aucun secret pour lui. Il utilisait son petit pinceau habituel, à pointe très fine, et de la peinture à l’huile, résistante aux intempéries. Au moment où il achevait son travail minutieux, l’ultime feuille se détacha du mur. Une angoisse l’étreignit. Il ne suffisait pas de tromper l’oeil humain, cette fois-ci. Claudio resta un moment sur son échelle, la palette dans une main, le pinceau dans l’autre, comme hébété. Il ne sentait plus ses jambes, la tête lui tournait. Il réussit tant bien que mal à descendre et à mettre pied à terre. Pourquoi avait-il si froid ? C’est vrai qu’il n’avait même pas pensé à mettre un manteau pour sortir et que la pluie glacée, qui à présent martelait le sol en cadence, ruisselait sur ses cheveux, ses oreilles, son corps tout entier.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il regagna lentement l’appartement où Jimmy dormait toujours. Le jeune homme tremblait et le souffle lui manquait. Il alla se coucher sans bruit. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Le lendemain matin, un cri l’éveilla : « Je suis vivant ! Vivant ! ». C’était Jimmy qui le secouait sans ménagement :&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- C’est incroyable ! Il reste une feuille ! Regarde, Claudio, regarde ! Mais, qu’as-tu ?&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;Tu es si pâle ; ça ne va pas ?&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Claudio, brûlant de fièvre, ne put articuler le moindre mot.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN-LEFT: 18ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Jimmy fit venir un médecin qui diagnostiqua une pneumonie sévère et ordonna l’hospitalisation d’urgence. Jimmy resta au chevet de son ami plusieurs jours, jusqu’à la fin. Claudio s’éteignit à l’hôpital, le 10 novembre, un sourire sur les lèvres. Il avait vingt-cinq ans. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p class="MsoBodyTextIndent"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family:verdana;"&gt;Inconsolable, Jimmy N. décida aussitôt de déménager, loin de la quarante-quatrième rue, et trouva un appartement sans cour et sans plante grimpante. Il y vit peut-être encore aujourd’hui. Qui sait ?&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;span style="font-family:verdana;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-1942972292814458717?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/1942972292814458717/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/la-dernire-feuille-de-glycine-franoise.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/1942972292814458717'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/1942972292814458717'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/la-dernire-feuille-de-glycine-franoise.html' title='La dernière feuille de glycine, Françoise Cohen'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-3556002061492097546</id><published>2008-12-30T01:55:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T09:03:49.702-07:00</updated><title type='text'>Neuf et sept font seize, Pierre Favory</title><content type='html'>&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;L’enfant sautillait devant la valise de la femme, sa mère ? – un, deux, trois, nous irons au bois – on sentait qu’elle chantait sans trop y croire, pour se donner une contenance – quatre, cinq, six, cueillir des cerises – ce qu’elle aimait, c’était de faire tourner sa robe, la voir s’enrouler autour de ses jambes – sept, huit, neuf, dans un panier neuf – marquer un temps d’arrêt pour laisser la robe achever sa course, puis repartir dans l’autre sens. Elle me regarda du coin de l’œil – dix, onze, douze, elles seront toutes rouges – Je repliai mon journal et me levai.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je ne suis pas certain que tout le monde ait peur, mais je sais que certaines personnes éprouvent ce sentiment tout au long de leur vie. Je l’ai ressenti pendant des années.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J’ai maintenant les sensations diffuses, fréquentes, de la perte et de l’erreur, plus de la peur.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il me semble, mais comment en être sûr ? que chacun tente de contrôler cette dangereuse émotion, que tous font des efforts pour ne pas laisser transparaître cette horreur, chaude et humide presque organique, car elle les condamne aux yeux du groupe.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText2" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Avez-vous déjà regardé vos mains, les veines et les tendons qui saillent, et ces taches que la mélanine forme quand nous vieillissons ? Avez-vous regardé vos mains et eu le vertige, le visage frappé par le vent venu du gouffre ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span lang="ES"&gt;Ca y est ! &lt;/span&gt;J’ai suivi une femme ! J’étais à la gare Montparnasse attendant le départ du train – Paris, Bordeaux 17h30. En avance, j’ai acheté un thé dans ces drôles de gobelets isolants, je pensais que je n’aimais pas le toucher du polystyrène et que l’absence de chaleur sur la pulpe de mes doigts me gênait quand j’ai senti son parfum, du Chanel, Coco pour être précis – il est étrange de penser qu’un message olfactif puisse me faire perdre tout contact avec la réalité –, j’ai penché la tête de côté et je me suis déplacé entre la dizaine de personnes qui m’entourait, ne sélectionnant que les femmes, jusqu’à découvrir celle qui portait ce parfum. Elle marcha, je la suivis, je ne pouvais faire autrement. Elle cherchait un magazine. Dès qu’elle fut immobile je m’avançai rapidement, très près d’elle, j’inspirai profondément son odeur, puis fis demi-tour sans même la regarder.&lt;?xml:namespace prefix = o /&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il ne fallait pas que je me laisse entraîner par les parfums, ils sont dangereux. Leurs odeurs peuvent m’emporter sans que je le sache, c’est même un des points indéniables, avec l’amour des nombres, que je partage avec d’Aubun.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:12;"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J’écrivais, il y a encore un an, une thèse sur cet étrange personnage : Honoré d’Aubun. Encore que le qualifier d’étrange n’ait pas beaucoup de sens. C’est plutôt le jugement que notre époque porterait sur lui, il me semble que le siècle précédent a été plus accueillant à ces êtres complexes et incertains, aux qualités multiples et aux dons hétérogènes : mathématicien hédoniste et écrivain élitiste, mais surtout &lt;i&gt;sportsman&lt;/i&gt;.&lt;/span&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;h1 style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" &gt;&lt;span style="font-size:100%;"&gt;Je m’étais intéressé à ce personnage sur la foi d’une équivoque – une amie de ma famille, peut-être mal intentionnée, m’avait montré sa photo me laissant entendre que nous étions liés, ce qui était faux mais qui me permit d’occuper quatre longues années de ma vie à ce doctorat, je l’en remercierais encore si elle n’était morte.&lt;/span&gt;&lt;/h1&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La photo qui m’avait appâté était enchâssée dans un album vieillot, imitant la reluire d’un livre, et classé, en effet, parmi celles de ma famille.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Nous étions assis, l’un près de l’autre, sur un petit canapé, le livre ouvert sur ses genoux. Je me souviens que notre siège était recouvert de toile de Jouy – bergères et petits marquis, escarpolettes et bouillonnements de jupons. Elle tournait doucement les pages, désignant de son doigt mince telle image – ma grand-mère aux eaux à Baden-Baden, mon grand-père devant son école de langue, à Dortmund, le sérieux du propriétaire dans le maintient.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Elle eut un bref mouvement du poignet, tapant de l’ongle le cliché, produisant un bruit sec et répété qui me fit penser au bec d’un oiseau.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-1910, une drôle d’idée pour un Français d’acheter une entreprise en Allemagne ! Et avec sucés de plus ! &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Elle rit, je lui sourit.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Il avait ton sourire. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Et j’ai son prénom.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je me levai pour allumer les lumières, elle tourna une page.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-Tiens, ta grand-mère avec Honoré ! &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Honoré ? &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Honoré d’Aubun, l’écrivain. Ta mère ne t’en as jamais parlé ? &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Cela avait suffi, la coquine, comme elle me connaissait bien ! le simple énoncé de ma mère me mettait en éveil. Je repartis avec la photo d’un homme en chapeau melon, ganté, un jonc à la main. Il entrait ou sortait d’une maison, sérieux et très soigné, la pose un peu contrainte, me sembla-t-il. Elle me donna quelques dates, pour faire bon poids sans doute, nous bûmes un petit porto. Elle souriait, à demi allongée dans le sofa, dodelinant de la tête. La nuit était complètement tombée, elle s’endormit. En partant j’embrassai ses cheveux comme un pardon.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il est assez difficile d’expliquer pourquoi tel ou tel sujet vous passionnera au point d’en faire un objet de recherche. Je crois que dans le cas d’Honoré d’Aubun, mis à part le piège de ma vieille amie, ce qui me décida fut le premier livre de lui que je retrouvai. Pas tant le texte en lui-même – un&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;traité sur les nombres premiers – que&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;son introduction, où d’Aubun indiquait&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;ne pas pouvoir vivre sans le secours des mathématiques, sciences qui pour lui équivalaient à ce que les stoïciens et les épicuriens nommaient &lt;i&gt;ataraxie&lt;/i&gt;, cette quiétude de l’âme proche du bonheur parfait : « Le conflit mathématique, entre le nombre et moi, gomme dans mon esprit tout ce qu’il y a de contemporain. Le trouble et l’envie disparaissent pour faire place à la mécanique de la réflexion, à la jubilation de la compréhension. Alors l’ataraxie me gagne. »&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J’aurais presque pu écrire ces lignes, non pas que je construise des raisonnements complexes, mais une des rares choses qui me permettent de juguler ma peur est de jouer avec les nombres. Je vais dans les rues additionnant tous les chiffres passant devant mes yeux : ceux de la plaque minéralogique, de l’enseigne, de l’affiche de cinéma, du téléphone du magasin, et ainsi sans arrêt, les combinant entre eux par addition, soustraction, division – d’Aubun aurait dit que je recherche des caractères de divisibilité. Plus je suis angoissé et plus les chiffres s’affichent à mon regard, sans que je ne puisse rien y changer.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Entre aide et contrainte, c’est cette même emprise du chiffre qui me lia à d’Aubun. Ensuite je n’eus plus qu’à suivre le chemin qu’il avait tracé – d’abord par ses livres et les lieux qu’il habitat, pour partager enfin ses passions. Ainsi, sans vraiment m’en rendre compte, il se glissa profondément dans ma vie.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Ses livres étaient construits d’une manière inhabituelle. Il mêlait, dans un même ouvrage, des parties scientifique à d’autres purement littéraires. Ainsi, je découvris dans un ouvrage sur la géométrie descriptive des poèmes glissés çà et là, émaillant fort à propos le premier texte, telles des respirations. Un autre texte, épistémologique celui-ci, retraçant l’histoire de l’apport arabe dans le calcul fractionnaire, ce premier texte s’arrêtait brusquement à la moitié du volume, pour faire place à des considérations philosophiques sur la nature du temps.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText2" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Comme d’Aubun ne prit jamais la précaution de justifier l’étrange architecture de ses ouvrages, il me sembla d’abord que seule la lassitude la commandait, maintenant je pense qu’elle dépendait simplement de son refus de limiter la course de sa pensée. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;On comprendra que ses œuvres trop dissemblables restèrent confidentielles, il ne s’en troubla jamais.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Une seule constante pourtant, tous ses ouvrages se terminaient par les mêmes mots latins : &lt;i&gt;« sequere deum »&lt;/i&gt;, expression qui signifie « suis le dieu », mais qu’une traduction moins littérale donnerait plus justement par « suis ton destin ». &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je me demande si ce besoin de compter ne vient pas de ma toute petite enfance. L’un de mes premiers souvenirs heureux est celui d’un jeu qu’une toute jeune femme me fit connaître. J’avais quatre ans, je crois, assis sur ses genoux je caressais son col, elle me prit la main et repliant mes doigts sur ma paume, l’un après l’autre, en commençant par le pouce, elle me raconta une histoire : « La poule a pondu un œuf, le premier le ramasse, le deuxième le fait cuire, le troisième le mange et toi, pauvre petit, lèche le plat ! Lèche le plat ! » dit-elle en frottant mon auriculaire dans le creux de ma main. Je ris du conte, du chatouillement sur ma peau, de la jolie dame.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;D’Aubun avait une autre passion, assez fréquente au XIX°siècle, moins à son époque, celle de suivre des inconnues dans la rue. On appela ces hommes aux drôles de plaisirs des marcheurs. D’Aubun en avait le type physique parfait : sec, délié, la taille cambrée, pincée par un veston court, le pantalon étroit sans revers, coupé par des bottines, un chapeau pour ombrer le regard et une canne fine pour rythmer la marche et au besoin se défendre.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il écrivit très peu à ce propos, ce n’est que par des témoignages et des recoupements que je pris conscience de cette passion. Elle m’étonna beaucoup, je ne voyait pas quel bonheur l’on pouvait ressentir à marcher derrière une femme, pour le comprendre je me forçai à quelques expériences.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je commis d’abord des erreurs, ainsi je crus que le but était de lier connaissance avec une inconnue – d’aborder une dame et par un subterfuge quelconque d’engager la conversation. Ceci ne m’amena qu’à des rencontres courantes, parfois charmantes, souvent banales. Ce&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;n’est qu’en renouvelant mes tentatives que je compris l’importance de la gestuelle dans cette relation – une sorte de dialogue des corps – et dans le jeu des rôles que la distance installe : c’était presque une métaphore de l’embrassement amoureux. Des positions naissaient, souvent stéréotypées, le chasseur et sa proie n’en étaient qu’une. Mais encore fallait-il être sûr que les rôles étaient distribués de manière évidente, ce qui n’était pas forcément le cas. Après l’avoir essayé ce jeu me lassa.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je n’étais pas fait pour les joies de d’Aubun, d’autres m’échappaient. Né dans le Sud-Ouest il aimait jouer à la pelote à main nue et escalader le flanc des Pyrénées. Le seul goût que nous partagions était celui de la mer. La violence des vagues landaises le fascinait, elle lui fut fatale.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText2" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il habitait Arcachon depuis qu’il s’était tardivement marié. Il avait longuement parlé de cette femme et de cette ville. Comme tant d’autres il l’avait suivie dans la rue, fasciné par les mouvements de son corps, par sa démarche qu’il décrivit comme un piquant mélange d’audace et de sensualité. Il nota aussi le premier vêtement qu’il lui connut, une jupe de faille noire, cette soie à gros grains dessinait son corps de telle manière qu’elle semblait le découvrire. Toutes ses phrases montraient qu’il venait de rencontrer un être d’exception. Il n’avait plus à chercher, ce que j’appellerais sa peur était apaisée. Il y a des femmes qui vous font comprendre que la vie peut être heureuse et que vous participez de ce bonheur. Il ne la quitta plus.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText2" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La publication de ma thèse ayant entraîné une très modeste notoriété l’on m’avait demandé d’assurer quelques conférences universitaires, la dernière que je donnai étant à Bordeaux. Accompagné de Sylviane L., le professeur qui m’avait invité, je décidais de visiter Arcachon que je ne connaissais pas. Nous fîmes la route sous une pluie battante, Sylviane inquiète conduisait lentement, d’énormes camions chargés de billes de bois nous doublaient, soulevant des gerbes d’eau sombre. Mais arrivés à Arcachon, le temps se dégagea et nous pûmes déjeuner en terrasse d’huîtres et de vin blanc.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText2" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Marchant sur le ponton je regardais l’eau à peine plus bleue que le ciel gris. Ces couleurs confondues donnaient une sensation de froid et d’infini implacable. Un matin d’Aubun était monté dans son canot, avait mis le cap au large de la baie et n’était jamais reparu. Avait-il chaviré, s’était-il donné la mort ? Rien ne l’indiquait. Comme l’on retrouva le canot intact et que d’Aubun était bon navigateur l’on écarta la thèse de l’accident.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText2" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Nous reprîmes la voiture. Leur maison, une villa qu’ils avaient baptisée Avicenne, se trouvait dans la ville d’hiver. Elle était en bordure de rue, le parc planté de pins s’étendait derrière. La construction de style orientaliste tranchait parmi les charmantes résidences de villégiature, si claires et légères, aux lambrequins découpés. La maçonnerie composée de bandes alternées rouge et blanc, les fenêtres géminées sommées d’arcs outrepassés, le toit très plat, tout la désignait comme différente. La villa Avicenne allait si bien à d’Aubun que je n’aurais pas su lui imaginer une autre demeure.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText2" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La propriété était devenue un parc public et nous pûmes nous y promener. Je demeurai longtemps entre les pins à contempler le ciel, il ne restait plus rien d’Aubun que mes regards. Je cassai un branchage et de la pointe j’écrivis dans la poussière : &lt;i&gt;sequere deum&lt;/i&gt;. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify" class="MsoNormal"&gt;&lt;span style="font-size:12;"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family:verdana;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-3556002061492097546?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/3556002061492097546/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/neuf-et-sept-font-seize-pierre-favory.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3556002061492097546'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3556002061492097546'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/neuf-et-sept-font-seize-pierre-favory.html' title='Neuf et sept font seize, Pierre Favory'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-5165681556111608974</id><published>2008-12-30T01:52:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T08:48:38.129-07:00</updated><title type='text'>Quarante-cinq minutes plein le cœur, Cendrine Dumatin</title><content type='html'>&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN: 0cm 0cm 0pt"&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4pt; MARGIN: 0cm 0cm 0ptfont-family:verdana;" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il ne savait plus si le souvenir avait été inventé ou vécu, si les mots qui sortaient chaotiquement de sa bouche relevaient du rêve ou de la réalité. Il voulait faire plaisir à sa psychanalyste, il souhaitait dérouler le fil enchevêtré de son cerveau et il attendait que sa psy tire dessus afin de le guérir, et tout cela de manière expéditive. Il racontait l’histoire de toutes ses violences, des claques, des coups de martinets, des coups de pieds, des cris, avec un bourdonnement sourd qui recouvrait le tout. Il se demandait toujours s’il n’en rajoutait pas, si l’histoire du schéma classique de l’enfant battu n’avait pas été exagéré par ses lèvres anxieuses . Il imaginait qu’elle écrirait un article sur lui, à la manière des textes freudiens, cas numéro 1, cas numéro 5, après le petit Hans et la célèbre Dora. Rempli de tous ses mauvais rêves, il avait décidé d’en finir et de dévoiler les images de ses nuits à cette inconnue qui aurait pu être brune, belle et sulfureuse, qui aurait pu se frotter les pieds sur les kilims classiques et onéreux du cabinet. Mais n’avait-elle pas le cheveux grisonnants et un tic agaçant au coin des lèvres ? Il avait attendu quarante-deux ans avant de consulter et cela lui faisait du bien, du mal, du bien, du mal. Il s’était mis à pleurer de façon irrépressible, ses larmes n’allaient nulle part précisément mais il les essuyait d’une façon discrète, craignant qu’elle ne le voie et qu’elle en conclue quelque chose. Tous ses regards criaient la gêne, ça me dégoûte pensait-il, je me dégoûte. Puis, le soulagement après les phrases énoncées, murmurées, dans le silence froid du cabinet. Ses mots avaient-ils été précis, circonspects ?&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;Avaient-ils été retenus et admirés &lt;i&gt;aussi &lt;/i&gt;par la sournoise en face de lui, la seule dépositaire de ses angoisses, qui le regardait maintenant avec un soupçon de supériorité tout en hochant la tête d’un air avisé ? Il se voulait plus malin que les vieilles théories lacaniennes. Il inventait de nouvelles histoires parfois, avec des bleus en trop et une expression de chagrin figé, pour satisfaire à la convention. Il mangeait un peu ses mots, il les avalait à la façon d’un cheese burger. Il savait que ce n’était pas élégant. Il n’avait jamais cru en la psychanalyse. Il trouvait que cela sentait la foutaise, ces histoires de pas un peu perdus, l’inconscient, tous ces trucs en vrac qu’il avait déjà lus et entendus. Essayez donc de m’évaluer, Madame la Sucette, Madame Oedipe, essayez donc de me coincer et de me guérir. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;Il revoyait les grandes mains rouges du père et l’inertie démoniaque de sa mère, images fulgurantes et réalistes de son enfance. Il avait l’impression d’être né d’une gifle de son père. Jusqu’à&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;quinze ans, il rampait et se cachait derrière le fauteuil vert du salon pendant que sa sœur s’écriait : « Par-là, par-là, viens vite, il est très en colère », avec des variations étranges dans la voix. Et les hurlements de sa sœur montaient dans les aigus, lui crevaient les tympans. Son père accourait alors et le traînait par les cheveux. La punition dépendait de l’état de colère de papa et de la bêtise faite ( des mains non lavées, un ballon oublié sur la plage, un gros mot, un verre cassé). Il ne racontait pas les détails des sévices subis, les grands mouvements extravagants des bras en ralenti sur son visage.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;Pour lui, il restait la solution du repli. La solution qu’il adoptait, la solution la plus appropriée pour l’enfant. Vous voulez entendre sa voix ? Vous posez des questions ouvertes ? Et puis, petit à petit, il était devenu plus fort et les situations s’étaient inversées. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Aujourd’hui, les grosses mains rouges de son père n’avaient plus d’impact sur lui, plus aucune importance. Le fils lui bloquait fermement les mains derrière le dos et il disait avec une colère salutaire : « Tu ne bouges pas et&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;tu ne me touches pas», et il rêvait de lui foutre son poing dans la gueule mais on lui avait tellement dit de respecter ses parents, on lui avait tellement dit qu’on n’épousait jamais ses parents et qu’on ne les frappait pas non plus.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;Il racontait la scène et ses tempes luisaient et sa psy faisait « hum hum » ou « hum hum » d’un air compréhensif et il s’interrogeait sur la signification de ce chagrin d’enfant qui le submergeait, Edouard Morand, Lieutenant aux stups dans le dix-huitième arrondissement parisien, père de deux enfants . Ce n’était pas une chose aisée de dire les évidences en ce bas monde. Il recréait ici les forces émotionnelles de son enfance.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Lui, Il ne fallait pas l’ennuyer dans la vie, il souhaitait le calme et le respect après les prises de cocaïne, les arrestations des dealers et les longues journées crispées dans le nord parisien. C’était quelque chose qui lui tenait à cœur, le respect, des supérieurs hiérarchiques, des secrétaires, de sa femme, de ses deux garçons.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Mais il lui semblait parfois que le quotidien lui échappait et il se sentait alors comme un tas d’ordures, des ordures odorantes, écartelées, multiples. Vous déambulez tranquillement dans votre appartement et puis oups, voilà, vous tombez sur vous-même, sur le caca, disait son fils de trois ans, le caca docile de vous-même. Vous regardez alors qui vous êtes, les choix de votre présent, l’humeur de votre vie et ce qu’il reste de votre passé. C’est ce qu’il disait, en boucle, les yeux rougis, à sa nouvelle amie, qui, à ce moment même, songeait probablement&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;à son vieil amant scandinave.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Alors pour faire avancer l’action, Edouard était allé voir cette psychanalyste. Y a-t-il un synonyme de psychanalyste ? se demandait il . &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Battre son enfant en rythme, pourquoi pas, au fait ? Le record de celui qui bat son enfant le plus harmonieusement possible. Il détestait expliquer et pourtant, là, avec Madame Interprétation, il était toujours en train d’expliquer. Il expliquait que le rythme des coups sur ses reins lui avaient fait aimer la musique ( le son du clairon !). &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;En fait, il n’avait pas grand chose à dire, car on ne dit pas : je suis bloqué, littéralement, par mes parents. Ils m’interdisent de parler à table. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Lever la main pour parler à table est une règle de base, disait son père entre deux claques, sinon silence. Comment ? Et si je veux le sel ? Le plat de purée ? Sa sœur ne levait plus les yeux depuis longtemps. Elle restait dans les limbes. Le silence posé sur la table était pire que les lianes de cuir tranchantes du martinet, comme des coups de ciseaux dans la chair. Bof, on s’y fait, je suis jeune, ma peau est dure et je ne peux décidément pas m’enfuir en pleurant car c’est ici ma maison, c’est ici qu’on m’a élevé. « C’est pas grave, ça ira » murmurait-il à sa sœur. Sa mélancolie venait un peu de là, des coups inexplicables, des yeux fermés sur la famille écaillée des repas silencieux, mais pas complètement, un peu aussi des évènements, du hasard.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normal; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Maintenant, là, affalé sur le divan blanc, il rêvait d’une main tendre, une main qui soulagerait les courbatures, la main aimante de celle qui jamais ne frappe. Allez frappe en augmentant la pression avec le fil de fer, le fil qu’il aurait aimé tendre. Mais Madame Névrose en face de lui reprenait ses pensées, ne les laissait plus divaguer. On est sur l’idée de la violence, là, voyez-vous. Elle&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;portait ses paroles comme des trophées. Papa, ça ne se dit pas à 42 ans et avec un boulot pareil.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;Y avait-t-il un espace encore possible pour le fils ? Et il voyait&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;maman psychanalyste qui hurlait avec les trous des fesses à l’air. Il souhaitait juste embrasser la femme consolatrice, celle qui apaiserait ses pensées sans en faire tout un plat. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normal; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Le plat de lasagnes que maman avait préparé. Il aimait tout dans ce plat, le gruyère chaud et les pâtes cuites à point. Il fredonnait l’air des lasagnes, une ritournelle culinaire inventée &lt;i&gt;tout exprès &lt;/i&gt;pour le jour des lasagnes, qui faisait rire sa sœur. Il jouissait de l’odeur chaude des pâtes en chantonnant. Et il n’a jamais su, qui, pourquoi, comment, le père s’était mis en colère en certifiant que les lasagnes se mangeaient tièdes et non brûlantes, comme une vérité indiscutable. C’était un signe de mauvais goût, c’était un sacrilège de manger les lasagnes&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;trop chaudes. La lasagne. Clac. A terre, près du canapé. La lasagne se mange tiède. Il ne pouvait plus faire machine arrière, vroom vroom du moteur du cœur de l’enfant qui s’emballe. Il s’est relevé, fier, s’est rassis, mains sur la table, un petit sourire insolent au coin des lèvres « tu peux toujours me frapper, tu n’es qu’un crétin ! ». Il déployait des efforts frénétiques pour retenir ses larmes, disparition du corps et cheveux mal peignés. Il a recraché les lasagnes par petits bouts dans son assiette, en s’en prenant, au deuxième passage, plein la tête, par la main rougie de papa, main forte, solide, tout à fait à l’aise avec les joues pâles de son fils.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normal; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Bon, se disait-il, avec cette lucidité qui ne le quittait jamais même dans les pires moments d’égarement, il va bientôt falloir trouver un solution. Car. A force. De ne plus parler à table, de se prendre des raclées, avec des mots et des insultes à n’en plus finir, salop, idiot, petit con, j’en peux plus de toi,&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;il pensait : je suis &lt;i&gt;au-dessous de zéro ( tu es pire qu’un zéro)&lt;/i&gt;. Allez mon petit, tu es prié de te secouer, de ramasser les miettes sur la table, de passer du rouge au rose, d’accéder aux couleurs délicates des aquarelles japonaises. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normal; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;La trempe se demandait-il, ça se dénonce ou pas ? Il était vraiment en colère mais il avait à peine douze ans. Il avait peu de mots en bouche et il ne savait pas encore s’en servir. Il fallait juste attendre et raviver ses sens car ils étaient obstrués pour l’instant, tièdes, neutres.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normal; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C’est pourquoi, trente ans après, il avait&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;en face de lui&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;cette psychanalyste et il avait follement envie de l’embrasser, presque même de la violer ( mais on lui avait tellement dit que ça ne se faisait pas&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;de violer sa psychanalyste sur les kilims classiques et onéreux du cabinet), et puis, soudain,&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;elle a murmuré : « A la semaine prochaine, Monsieur Coton ». « N’importe quoi », s’est-il dit. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normalfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Ah non, pardon, Monsieur Morand » a-t-elle ajouté avec un sourire brillant. Elle s’est levée en s’appuyant sur des béquilles et il a tout de suite désacralisé&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;l’affaire. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il a payé et il a attendu l’air de rien le mardi suivant, se disant , je suis visiblement malade, mon humeur est changeante, je deviens un peu agressif, j’ai besoin d’un suivi psychologique, j’ai quarante deux ans, une femme et deux enfants.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Dans le salon,&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;rires chauds de ses deux garçons et, au fond du couloir, une voix distante et chirurgicale qui le met en garde.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-5165681556111608974?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/5165681556111608974/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/quarante-cinq-minutes-plein-le-cur.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/5165681556111608974'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/5165681556111608974'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/quarante-cinq-minutes-plein-le-cur.html' title='Quarante-cinq minutes plein le cœur, Cendrine Dumatin'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-701704845278371059</id><published>2008-12-30T01:46:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T08:49:42.608-07:00</updated><title type='text'>Dans le ventre, Alban Lecuyer</title><content type='html'>&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" &gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: left"&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4pt; MARGIN-BOTTOM: 6pt" class="MsoNormal"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:180%;"&gt;E&lt;/span&gt;lle s’est encore bourré tout l’intérieur. Jusqu’à déborder. Peut pas s’en empêcher. C’est chaque fois la même chose. Faut combler les vides. À tout prix. À s’en faire mal. Jusqu’à ce que ses pores éclatent et libèrent des perles d’arômes artificiels, de gélifiants ou de graisses végétales, toutes ces matières qu’elle a enfoncées de force dans son gosier.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’appartement aussi déborde. Ce n’est pas du désordre, plutôt un trop-plein, une indigestion de nourritures entamées, pas finies, jetées en vrac après la crise. Un tube en forme de poing serré dégueule sa crème de marrons sous la table basse du salon, près des restes d’une tarte meringuée, un carton de pizza bâille devant la télé, du beurre de cacahuètes traîne renversé sur le lit, file sa poisse lustrée au milieu des draps défaits et partout, éparpillés sur la moquette, des paquets de céréales déchirés, des pots de crème glacée ou de pâte à tartiner pas rebouchés, des yaourts probablement périmés, des miettes de croissants, de chocolat ou de pain d’épices, tout ce qu’elle a ramené de la cuisine cette nuit. On trouve aussi des cubes de chamallows roses et blancs, ils sont tombés au hasard de ses envies, là où s’est essoufflé son appétit, sa dernière pulsion, certains ont été piétinés. Il y en a tout le long du couloir, jusqu’aux toilettes où elle tente à présent d’expulser ses excès et ses écœurements.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle ne s’est pas habillée. A simplement poussé le convecteur de la salle de bain à fond, la céramique de la cuvette est encore froide sous ses cuisses. Régulièrement elle tire la chasse, sans se relever. Laisse l’eau rebondir contre ses fesses puis recommence à se déverser, à s’évider dans une purge forcenée. Elle excrète sans pudeur tout ce que son corps ne peut retenir, tout ce qu’il porte de plus ou moins liquide, qui ne ressemble ni à un muscle ni à un tissu, tout sauf les organes en fait, certaine que le dégoût de soi s’évacue avec le reste, d’un coup de brosse à chiotte. Ça devait finir comme ça. Ça finit toujours comme ça : par une punition.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;La peur du vide l’a ainsi forgée, dans un état d’insatisfaction permanent, frustrée par cette absence qu’elle ressent parfois dans l’abdomen et dont elle n’arrive pas à se débarrasser. Les indigestions n’y changent rien, ni les nausées, il y a toujours ce moment où un vent humide revient se faufiler à travers elle, et grignote sa carcasse, bouscule tout pour s’installer. Soudain elle a froid au-dedans, croit entendre des courants d’air siffler entre ses os, comment combler un vide qui n’existe pas ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Avec les hommes, c’est pareil. Elle accepte, elle exige qu’ils la remplissent, autant qu’ils le veulent, tout ce qu’ils peuvent, car c’est à ce prix qu’en retour elle aime un petit peu. Mariés, handicapés, pervers, vieux, déformés, rien ne la rebute chez ceux qui présentent un trop-plein de désir à dégorger de toute urgence, pourvu qu’ils sachent l’en repaître correctement. Dans la rue, dans un bar, au cinéma, dans l’ascenseur, dans les toilettes d’un restaurant, d’un train ou d’une station-service, elle sollicite sans répit les spécimens les mieux à même d’accomplir leur besogne avec générosité et abondance, n’en a jamais assez, s’en veut de ne pas être étanche. Serrer les cuisses empêche de recevoir et serrer les dents n’empêche que de crier. Alors elle voudrait déborder, se répandre pour enfin rendre tout ce qu’elle ne sait pas donner.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Une fois, une seule, elle a cru exploser. Elle a senti son ventre se tendre, et vibrer comme la terre avant un séisme, quelque chose de violent sur le point d’arriver. Elle a compris qu’elle n’attendait que ça, une grosse déchirure là où elle avait mal. Elle n’a pas eu peur, s’est postée devant le miroir de l’entrée, les yeux grands ouverts à l’affût de cet instant où tout s’arrêterait enfin dans la jouissance d’un kyste qui éclate. Et puis les secousses se sont calmées, elle a ressenti une douleur là, en plein milieu, qui est partie avec le reste dans l’eau des toilettes.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle ne pense pas que ça recommencera un jour. Maintenant ils se protègent tous, la touchent sans la toucher, avec des caresses de latex, comme on enfile des gants avant de procéder à un examen gynécologique. Est-ce à ce point dégoûtant à l’intérieur d’elle qu’aucun d’eux n’ose y tremper sa chose sans l’avoir soigneusement emballée, hermétiquement conditionnée ? À la fin ils repartent tous avec ce qu’ils auraient dû lui mettre dans le ventre, le jettent à la poubelle ou l’abandonnent entre les draps, sans un mot d’excuse, et ça laisse une brèche, un trou béant qu’elle s’efforce ensuite de reboucher avec du sirop de glucose ou de la gélatine de porc, n’importe quoi d’autre, à force elle ne fait plus la différence.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Par la porte ouverte des toilettes elle regarde le jour se lever tranquillement sur la moquette du couloir, glisser jusqu’à ses pieds qu’elle trouve jolis. Son corps se réchauffe un peu, elle sait que ça ne durera pas. Tout à l’heure il faudra sortir. S’habiller, marcher dans la rue, prendre le métro, affronter les bousculades du supermarché et le regard des caissières. Les placards de la cuisine et le frigo sont presque vides, après la prochaine crise il ne restera rien.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle tire la chasse une dernière fois, promène une grosse poignée de papier sur ses fesses et ses cuisses trempées. Elle a entendu dire qu’on faisait ça dans certains pays, pour l’hygiène ou pour le plaisir, elle ne sait plus, en tout cas c’est agréable.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle a du mal à se redresser, et à tourner sur elle-même pour vérifier que l’eau a bien tout emporté loin d’ici. Ses hanches heurtent le porte-papier, puis la poignée de la porte, c’est à croire que les murs se sont rapprochés depuis qu’elle est entrée dans la salle de bain. Elle doit passer trop de temps dans cette position, assise sur la cuvette, la poitrine contre les cuisses, son corps a fini par prendre le pli. En réalité elle commence à se sentir à l’étroit, se demande si elle ne devrait pas déménager.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’appartement est situé au dernier étage. D’ici elle n’entend rien, ni les voitures ni les trottoirs encombrés, elle ne voit rien, pas même les autres tours du quartier, à cette altitude le ciel devient opaque. Impossible de distinguer le beau du mauvais temps, la crasse du périphérique éclabousse tout sur son passage, jusqu’au soleil qu’elle ne voit plus que deux fois par jour, en avatar sur les cartes météo de la télévision. Parfois, accoudée à la fenêtre de la chambre, elle se demande si le monde extérieur existe encore. Si toute chose, lorsqu’on cesse de la regarder, ne risque pas de disparaître. Depuis combien de temps n’est-elle pas sortie de chez elle ?&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;En passant devant le miroir de l’entrée, elle prend le temps de s’observer. Avant, elle n’osait pas se promener nue, même quand elle était seule, même quand les rideaux étaient tirés. Maintenant, c’est différent. Elle joue à se surprendre, à s’espionner. Finalement, elle se trouve plutôt bien faite. Se dit qu’elle est une aubaine pour le voisin qui parviendrait à l’épier aux jumelles ou au télescope. Ses seins sont pleins, ses hanches et ses fesses aussi, tout le reste est bien tendu, les proportions sont respectées, la recette est réussie. Elle sait bien, elle, qu’on ne grossit pas, que c’est le monde autour de soi qui rétrécit. Elle s’en assure en appuyant son index contre son ventre contracté, de profil : oui, ça peut aller.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Les hommes lui parlent souvent de son ventre. En réalité, c’est pour lui qu’ils viennent parfois jusque chez elle, pour y réfugier leur tête et se noyer un instant sous ses ourlets, comme on le ferait avec une femme obèse. Ils disent que là-dessous les bruits du monde disparaissent, deviennent aussi inaudibles que lorsqu’on se laisse couler en apnée. Des inepties, toujours des inepties, de toute façon les hommes ne savent raconter que ça, c’est une manière de salir ce qu’ils ne peuvent pas posséder.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Avant de s’habiller elle soupèse ses seins, un dans chaque main ; ils lui paraissent lourds tout à coup. Elle les imagine gonflés de couleurs vives, de roses bonbons, de verts sirupeux, de rouges qui collent aux doigts et de jaunes qui fondent sur la langue, de tout ce qui rend son haleine perpétuellement sucrée et l’appétit lui revient déjà, elle ne l’attendait pas de si tôt. Elle se laisse tomber à quatre pattes et elle ingurgite, elle engloutit, elle engouffre tout ce qui traîne par terre, dans une formidable aspiration, proche de l’asphyxie, et tant pis si ça ne fait pas du bien, et tant mieux si ça fait mal. Les cubes de guimauve, le pain d’épices, la crème de marrons, le beurre de cacahuètes, les céréales au chocolat, à pleines mains, plein les doigts, plein la bouche, pas le temps d’avaler, faut obstruer cette brèche, vite, la colmater, plus de courant d’air, plus jamais. Ça porte un nom, cette manie de vouloir reboucher tous les trous, cette peur du néant, un nom de maladie grave, peu importe, elle l’a oublié, s’il le faut, si la faim lui fait défaut, elle s’en fourrera par d’autres orifices.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Évidemment elle préfèrerait qu’un homme s’y colle, après tout c’est à eux de s’occuper de ça. Les autres femmes l’ont bien compris, qui se laissent colmater par n’importe qui, dans n’importe quelle position, elle le sait, elle les a vues faire à la télévision, dans des téléfilms ou dans ces émissions où l’on enferme les gens, mais pour l’instant elle n’a pas le choix, elle doit se contenter de ce qu’elle a sous la main.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;À bout de force elle tend le bras sous le lit, trop court, ne parvient pas à attraper le paquet de figurines gélifiées, griffe la moquette de rage, pèse de tout son poids contre le sommier, s’allonge, s’élonge, tous ses membres tendus vers le mirage multicolore, et quand ses doigts agrippent enfin le sachet en plastique, c’est de colère qu’elle le déchire, maladroite, intoxiquée, et les figurines s’échappent, sautent en l’air, elle les rattrape au vol avant de s’en prendre à un fond de crème glacée ramolli. Aucun plaisir là-dedans, ce n’est qu’un besoin, un besoin maladif d’étouffer sous les graisses, de s’en tapisser tout l’intérieur comme on applique un enduit, pour se protéger, pour qu’enfin cesse ce vent qui lui glace le sang.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ça y est, la crise est passée. Elle s’essuie la bouche dans les draps, s’habille en vitesse. Le bouton de son pantalon coince, pas grave, elle tire sur le bas de son pull et tente de se rassurer une nouvelle fois devant le miroir de l’entrée.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Ce qu’elle voit est effrayant. Elle voudrait s’en cacher, s’en détacher, cependant quelque chose entrave ses mouvements et l’empêche de prendre la fuite ; le couloir est devenu si exigu tout à coup. Les murs lui écrasent le ventre, son ventre qui transpire contre la surface froide du miroir, c’est la seule partie de son corps dont elle ne peut distinguer le reflet ni les contours. Elle s’essouffle, toute sa peau la brûle et lui commande de ne plus bouger, elle n’ira pas plus loin. Son volume s’est encastré entre les traverses et les montants de la porte de la salle de bain, aucun moyen d’avancer ou de reculer. Ses membres se dilatent, prennent peu à peu la forme rectiligne de l’encadrement, son cou a triplé de volume, bientôt elle manquera d’air. Elle est prise au piège, bloquée face à ce miroir de fête foraine qui lui renvoie une image qui ne lui ressemble pas et la terrifie. Tout contre ses joues, presque odorant, l’écho de son visage se déforme, gondole en des masses indistinctes, c’est à peine si elle discerne encore les cavités des yeux et de la bouche. Pourtant, elle en est certaine, on ne grossit pas. C’est le monde autour de soi, ce monde de trottoirs trop étroits, de strapontins ridicules dans le métro, de caissières mesquines au supermarché, oui c’est tout cela qui se détraque et lui interdit de sortir.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;De la chambre, à l’autre bout du couloir, ne subsiste qu’un mince rectangle de lumière, bien moins large qu’elle, le reste de l’appartement a pratiquement disparu, comment est-ce possible ? Si ce n’est pas elle qui grossit, ni le monde qui s’affaisse, alors c’est le creux à l’intérieur d’elle qui enfle, cette enfonçure que d’autres ont laissée en se retirant trop vite. Elle voudrait crier mais c’est dedans que le son se propage, jusque dans l’espace de son estomac où gargouillent déjà les rires des caissières, le fracas des caddies, des distributeurs automatiques et des rayonnages, de toutes ces choses à angles droits qui lui déchirent le ventre et la réveillent la nuit. En fin de compte, rien de tout cela n’a vraiment existé en dehors d’elle. Elle contient tout le reste, tous ces hommes qui se sont installés en elle et n’en ressortiront jamais, ni par la bouche ni par ailleurs, qui l’ont envahie jusqu’à la nausée, comme on colonise une planète à l’abandon. Demain, dans une heure, tout de suite, elle retournera aux toilettes. Quand elle aura digéré ce monde qui la rend malade, elle tentera de l’expulser. Et de l’oublier. Une bonne fois pour toute.&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-701704845278371059?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/701704845278371059/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/test-22.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/701704845278371059'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/701704845278371059'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/test-22.html' title='Dans le ventre, Alban Lecuyer'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-7901322043788005748</id><published>2008-12-30T01:43:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T08:50:55.540-07:00</updated><title type='text'>Le cafard de Benoît Chanard, Thomas Coppey</title><content type='html'>&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: 150%; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Vous êtes Benoît Chanard. A présent, juste maintenant, l’envie vous prend de vous jeter par-dessus la rampe de l’escalator. Mais vous pensez qu’il est trop tard. Vous pensez qu’il est trop tard pour vous jeter parce que si vous le faisiez maintenant, alors qu’il y a si peu de passage, on risquerait de ne pas vous retrouver avant longtemps et l’envie de mourir vous passerait peut-être, la douleur aidant. Rien ne dit que l’issue de la chute serait fatale. Il n’y a pas haut. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: 150%; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La semaine n’a pas été folichonne, elle n’a pas été mortelle non plus. Votre dernière journée folichonne remonte à quelques temps déjà, pas si longtemps mais tout de même. Vous n’avez qu’un souvenir vague du contenu de cette journée. Vous hésitez, vous pensez à ces moments où il fait bon vivre. Vous pensez aussi à ces journées où il ferait bon vivre d’autres choses et ailleurs. Vous pensez que vos expériences sont sans valeur ? A ce propos rassurez vous, ce que vous vivez est unique. Chaque expérience est unique, pour vous en convaincre inutile de chercher à vous distinguer, vous le savez bien que vous êtes vous-même. Vous êtes Benoît Chanard jusqu’au bout des ongles. Votre femme est Mme Chanard et vos deux filles (15 et 17 ans) aussi se nomment Chanard et ça, si c’est pas une preuve. La journée n’a pas été folichonne parce que, Benoît, vous ne vous y étiez pas préparé, vous négligez depuis trop longtemps ce que la vie quotidienne recèle de richesses infinies. C’est là ce qui nous surprend Benoît, c’est là ce qui nous surprend. Même si vous n’êtes pas seul dans cette situation. Des journées comme aujourd’hui, vous en avez connu des pelletées. Non seulement elles n’ont rien de si terrible, surtout au regard de celles que vivent vos collègues du sous-sol, mais on irait bien jusqu’à dire que vous avez de la chance. Ce qu’il est parfois difficile d’accepter c’est le bonheur, le votre est grand. Jugez-en vous-même. La vie que vous vivez M.Chanard, c’est encore ce qui se fait de mieux en 2008. Ouvrez les yeux et ouvrez votre cœur. Une bonne journée au sens où vous l’entendez, qu’est-ce que c’est ? Une journée avec vos enfants que vous aimeriez d’ailleurs voir un peu plus souvent ? Ca se conçoit. N’en faites pas une fixation pour autant. Ce qui importe pour vos enfants, c’est la bonne insertion que vous confirmez chaque jour et que vous leur offrez de fait. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: 150%; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Alors que Benoît Chanard se laisse porter par l’escalator, les agents de la station annoncent l’interruption du trafic suite à un accident grave voyageur. Ils oublient ensuite de couper le micro qui leur a servi à faire l’annonce et ainsi le bruit de leurs activités retentit dans toute la station, sur tous les quais. Le téléphone sonne et ils jurent de concert avant d’y répondre de mauvaise grâce. Des mots comme merde, qu’est-ce qu’ils ont à nous péter les couilles, putain.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: 150%; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Hier, comme tout le monde vous avez appris le mariage du président. Vous avez abordé le sujet avec vos collègues. D’ordinaire les sujets en rapport avec la politique sont dits sensibles et sont évités à ce titre. Celui-ci n’est pas sensible, en fait vous estimez qu’il faudrait une nouvelle catégorie où le situer. Le président a cherché à fuir la solitude et c’est bien normal en un sens. Ce qui fait que ce n’est pas un sujet sensible, c’est que vous désapprouvez comme 76% de la population l’étalage publique que fait le président de sa vie privée. Le côté speed de la décision met tout le monde mal à l’aise. Le consensus est large et vous pouvez donc aborder la question avec légèreté. Quelque chose vous retient de penser que le lien entre la vie privée du président et la situation globale du pays est vraiment mince. Vous sentez quelque chose là, vous ne creusez pas la question, car on vous le dit : grand bien lui fasse. Vous sentez quelque chose là, mais comment mettre le doigt dessus. En vous jetant par-dessus la rampe croyez-vous ? Si vous voyez un lien entre ce geste possible, la situation générale du pays et la vie du président, personne d’autre que vous ne le verra Benoît. Benoît, vous sentez dans l’air quelque chose comme une lourdeur, et autour de vous elle semble oppresser un peu tout le monde. Benoît, il faudrait envisager une cure de vitamines. Il y a des chiffres qui ne se discutent pas, vous travaillez avec, il y en a d’autres en revanche, tout à faits sujets à caution. Ce sont les chiffres qui n’interrogent pas tout le monde. Mille personnes admettez-le, c’est loin d’être tout le monde. On n’arrête pas de vous le seriner que les gens ont peur pour leur pouvoir d’achat et peur que personne ne sache comment faire pour améliorer la situation, et si vous vous y mettez aussi, vous allez vraiment finir par être très nombreux. Vous feriez mieux d’avoir confiance. Ce n’est pas dans vos compétences de flairer l’atmosphère, et ce qu’il y a dans l’air de dire que c’est atrocement sombre au point que vous avez comme ça, dans les transports l’idée de sauter en l’air, comme ça pour voir. L’ennui c’est qu’il n’y à rien à voir, le type qui vient de faire le pas alors que vous quittiez le quai va en savoir quelque chose. Il s’est jeté et maintenant il perd son sang sous une rame de métro, pendant que tout le monde blêmit, sauf ceux qui ne sont pas sûrs parce qu’ils ne l’ont pas vu, qui peuvent encore penser que les transports nous emmerdent. Vous êtes mieux où vous êtes M.Chanard, ne traînez plus, vos filles vous attendent et votre femme aussi. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: 150%; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Même s’il ne perd qu’une partie infime de son pouvoir d’achat, Benoît trouve que l’hiver dure. Il entend par les chiffres ce que les gens autour de lui pensent mais ne disent pas tout le temps. Ils parlent coût de la vie, augmentations de salaires, et ce n’est qu’une manière de dire. Sur Benoît Chanard, l’effet de ces chiffres (84 % des Français ne sont pas satisfaits de la politique concernant le pouvoir d'achat, 75 % sont insatisfaits de «la croissance économique», 68 % du problème de l'emploi. 68% des Français ne font pas confiance au chef de l'Etat et au gouvernement pour améliorer le pouvoir d'achat et 60% ne leur font pas confiance pour améliorer la situation économique), s’associe à ce qu’il renifle dans l’air, c'est-à-dire que Benoît est capable de ressentir bien plus qu’il n’est capable d’exprimer et ce qu’il perçoit ne le réjouit pas, c’est lourd effectivement. Il sent qu’il n’est pas seul à sentir, cela ne fait que confirmer ses intuitions, il y a de quoi douter et de quoi assumer qu’il est parfois difficile de faire comme si. Il comprend très bien que de moins en moins de gens fassent comme si et de moins en moins d’efforts pour vous faire croire que. Benoît Chanard n’est pas du tout le consommateur cible en matière de produits morbides, le fait qu’il pense par-ci par-là à se balancer par-dessus une rampe d’escalier renforce donc son sentiment que quelque chose cloche car personne ne comprendrait et lui non plus ne comprend pas ce qui lui traverse l’esprit dans ces moments là. Il a le flair Benoît, il sait qu’il n’est pas le seul à subir ce genre de pensées et ça ne fait que renforcer son sentiment d’être normalement inséré, à peu près comme tout le monde en somme et qu’il va mal ; plus ou moins mal bien sûr, attention, les critères sont tout relatifs là, et qu’il va mal comme à peu près tout le monde.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;span style="font-family:'Times New Roman';"&gt;&lt;span style="font-family:verdana;"&gt;Pour vous Benoît, le moral des ménages au plus bas depuis 1987 c’est une alerte ? Alors que vraiment quoi ? Les années 1980 ont eu leurs mauvais quarts d’heures mais à tout prendre elles ont été meilleures que bien d’autres années, ne serait-ce que dans le XXème siècle, bien meilleures. D’ailleurs on vous dit 1987, mais avant cette date, la mesure n’existait pas, vous voyez bien que c’est complètement fallacieux. Ce que vous pensez de l’époque, sans les sondages, on ne sait pas trop où vous en seriez. L’âge croissant de vos filles devrait compenser à vos yeux la chute de votre pouvoir d’achat. Le fait qu’elles vous traitent comme un père devrait vous satisfaire au plus haut point, c’est à dire au point de vous rendre parfaitement heureux, car sans l’amour, et vous avez aussi les moyens de votre existence, personne n’aurait de mal à comprendre pourquoi en ce moment précis, vous vous dites qu’il est trop tard pour passer par dessus la rampe de l’escalator (ce qu’il est effectivement), mais grâce à l’amour que vous recevez (et tous les signes afférents) ce que nous avons du mal à concevoir c’est que vous ne soyez pas déjà parvenu en haut de cet escalator au pas de course, il est décidément très long. Vous devriez sourire plus, vous seriez étonné des effets qu’un simple sourire peut avoir sur votre entourage et par suite, sur vous-même. En tout cas vous faites bien de continuer Benoît. Vous avez le sentiment que les prochains mois seront particulièrement éprouvants ? Benoît, vous cogitez beaucoup ! Allez Benoît, ce que vous avez eu là, ce n’est qu’un flash. Ce que vous vivez là Benoît, ce n’est rien d’autre qu’un mauvais quart d’heure.&lt;/span&gt;&lt;span style="font-family:verdana;"&gt; &lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-7901322043788005748?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/7901322043788005748/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/le-cafard-de-benot-chanard-thomas.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/7901322043788005748'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/7901322043788005748'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/le-cafard-de-benot-chanard-thomas.html' title='Le cafard de Benoît Chanard, Thomas Coppey'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-1689580317060041739</id><published>2008-12-30T01:39:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T08:52:32.930-07:00</updated><title type='text'>La grenade, Luc-Michel Fouassier</title><content type='html'>&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify" class="MsoNormal"&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je la sens là, tout contre ma hanche, masse dense et froide, à peser dans la poche de ma veste. 635 grammes. Je la serre de la main droite, l'index passé dans l'anneau de la goupille. Il suffirait d'un simple geste de ma part. Un mouvement discret de la main que personne ne remarquerait et le tonnerre remplirait l'espace, le sang giclerait, les chairs déchiquetées seraient répandues alentour. Nos sales tripes.&lt;/span&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Ce serait un beau final.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Après l'enterrement de mon père, j'étais repassé par sa maison, histoire de traîner un peu au milieu des meubles et des objets témoins de son agonisante retraite. Je possédais un double des clefs. Mon père avait insisté pour que j'en garde un, des fois que. C'était bien une idée à lui ça. J'habitais à plus de cinq cents kilomètres (540 par l'autoroute) mais c'était moi qui devais garder un trousseau. Pas la voisine. Tout ça m'avait toujours paru d'un compliqué. Pourtant, je n'avais jamais rien dit. Avec le père, on ne discutait pas les ordres.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J'ai passé cet après-midi-là à déambuler d'une pièce à l'autre, sans autre raison que celle de saisir un peu de ce qu'avaient été les dernières années de sa vie après que ma mère l'eût quitté, sa solitude revêche terrée au fond de ce minuscule pavillon de banlieue. J'espérais vaguement trouver quelque chose qui m'aiderait à comprendre comment on pouvait vivre aussi loin des autres, isolé, sans véritable contact social et s'en accommoder. Trouver ce qui me permettrait d'affronter ma propre solitude. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Les pièces puaient l'ennui et le vieux pyjama rayé, visiblement mon père n'avait eu aucun moyen de passer à travers les murs de sa prison.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J'ai jeté un œil au courrier qui traînait sur la table du séjour. Une facture EDF, des prospectus, grande braderie de printemps chez Stop Affaires, le mois des champions à Carrefour. Une lettre de sa mutuelle le relançait afin qu'il souscrive une convention obsèques. Je me suis pris à maudire le type qui signait cette lettre, un dénommé Pierre Hyest, qui n'avait pas su se montrer suffisamment persuasif, mon père n'ayant en effet entamé aucune démarche pour me faciliter la vie au moment de son décès.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Sur le dossier d'une chaise, j'ai retrouvé le gilet de laine qu'il n'avait pas quitté durant les dernières années. Son ultime uniforme...&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je me suis ensuite attardé sur les photos qui remplissaient deux cadres en plastique remisés dans un tiroir du buffet. Des clichés qui dataient d'avant maman. On y voyait mon père en tenue militaire prenant la pose au sommet d'une dune, son fusil MAS en bandoulière. Il m'est apparu plus grand, élancé. Etait-ce dû à la prise de vue en légère contre-plongée ou au fait qu'il se tenait droit? Cela m'a surpris, moi qui ne l'avais jamais connu que le dos plié, semblant se pencher davantage, d'année en année, sur le trou béant laissé par le départ de maman. Il souriait qui plus est, le visage enjoué, comme jamais je ne l'avais vu de toute mon enfance. A croire que son plus grand bonheur, il l'avait connu là-bas dans le grand sud tunisien, à portée de fusil des fellaghas.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Attiré par une lourde odeur qui émanait de la poubelle de la cuisine, j'ai découvert les restes d'une boîte de cassoulet et l'emballage froissé d'une Vache qui rit. Cela m'a attristé de constater qu'il était parti avec ça dans le ventre.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je suis sorti prendre l'air dans le jardin. Il n'était plus entretenu depuis un bout de temps déjà. Quelques pots vides traînaient çà et là, sans doute renversés par le vent. De hautes herbes rendaient la progression difficile sur ce qui restait de l'allée gravillonnée. Une petite pluie fine m'a obligé à trouver refuge dans le cabanon blotti au fond du jardin qui lui servait d'atelier de bricolage. L'ordre qui y régnait contrastait avec l'espace végétal anarchique que je venais de traverser. Chaque outil prenait place sur un tableau de bois portant des numéros.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C'est en voulant saisir un tournevis que j'ai accroché avec ma manche une antique boîte de galettes Mont Saint-Michel qui a dégringolé de l'étagère où elle était posée, déversant son contenu sur le sol de terre battue: quelques flocons de polystyrène et, au milieu, une grenade défensive quadrillée de couleur mate.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je restai quelques secondes pétrifié, ne sachant que faire, le regard braqué sur l'objet de forme oblongue. Sa masse sombre se détachait parfaitement sur le sol jaunâtre. Quelques centimètres à droite, le visage à moitié mangé par la poussière, la Bretonne du couvercle me souriait, me semblait-il, d'un air narquois, un rictus qui paraissait vouloir dire &lt;i&gt;vas-y, prends-la si t'es un homme!&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Quand je suis rentré chez moi, j'ai tout de suite pensé au rond de serviette. Il se trouvait que j'en avais un en ma possession, en vieil argent, gravé jadis à mes initiales. Il était si usé que les lettres avaient pratiquement disparu. Le L ressemblait à un I et le F à un T. Tout un symbole en somme. Qui étais-je vraiment? Avais-je encore quelque chose à voir avec ce jeune garçon plein d'espoir à qui on avait offert un set de table pour sa communion? J'avais tellement changé.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je montai dans ma chambre, vidai une étagère de l'armoire, celle où j'entassais mes slips, et posai bien au milieu de la tablette le cercle métallique.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Mes mains tremblèrent un peu lorsque, avec la plus grande délicatesse possible, je positionnai la grenade debout au creux de l'anneau d'argent.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je refermai l'armoire, m'adossai contre elle. Mon sang battait dans mes tempes. Je sentis une douce chaleur m'envahir les reins. Quelque chose palpitait derrière moi.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Les jours suivants, cela devint comme un jeu, une connivence entre elle et moi, le clin d'œil du matin au milieu des gestes quotidiens, du goût âcre du café, de l'odeur du pyjama à l'entrejambe, de la tignasse ébouriffée, le nez à nez avec elle à chaque fois que, par habitude, j'ouvrais l'armoire pour prendre un slip propre.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je restais quelques instants à l'observer, sans oser la toucher. Sa peinture vert foncé piquée de minuscules points de rouille souffrait du poids des années. On eût dit la peau d'un batracien. Quant à l'anneau de la goupille, il figurait un œil de cyclope semblant me fixer. Elle avait vraiment une drôle de gueule. Comme moi. Somme toute, on était fait pour s'entendre.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Désolé, mais vous devez fournir le formulaire F250.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Vous pouvez peut-être clôturer le dossier quand même...&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Je vous le répète, pas de déclaration F250, pas de clôture. Personne suivante s'il vous plaît?...&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je froissai nerveusement mon ticket. Numéro 218.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C'était un sale type plutôt chétif, au regard terne, qui essayait de se donner de l'importance en opposant un refus buté. Que la personne en face de lui, derrière la vitre, eût perdu son père, il n'en avait visiblement rien à faire.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;- Personne suivante, s'il vous plaît?...&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je sentis m'envelopper l'haleine fétide du 219. Une envie subite de balancer quelque chose dans la vitre de l'hygiaphone me prît violemment. Je n'en pouvais plus. Ça tapait dur dans mon crâne. Peut-être le manque de sommeil. Faut dire que je n'avais pas beaucoup dormi ces derniers jours. Je parvins à me contenir mais une vision s'imposa à moi alors que je quittai les lieux cahin-caha, l'œil était dans l'armoire et me regardait.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Une fois dehors sur le trottoir, devant la masse de béton écrasante du bâtiment administratif, seul, alors que la pluie tombait en une multitude de crachats sur ma figure, je sentis comme un poids immense, une extrême lassitude, me tomber dessus. Mes jambes se mirent à trembler, ma respiration à s'emballer. Il eut été alors facile d'appuyer onze fois sur les touches d'un téléphone portable et entendre la voix d'un ami, des paroles réconfortantes. Mais je n'avais pas d'ami, je venais de perdre la seule personne qui me connaissait un peu et je n'avais jamais possédé de portable. Ce fut à cet instant précis que je pensai à elle et que je pris la décision de ne plus m'en séparer.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je me suis mis à faire souvent&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;le même rêve. A peu près une nuit sur deux. Je suis dans un vaste hall. Une gare peut-être, un aéroport. Je me tiens immobile au milieu des gens qui passent autour de moi, affairés, indifférents. Je les regarde, leurs trajectoires désordonnées qui se croisent, on dirait un champ d'électrons excités ou bien un nuage de ces petites bestioles qui s'agitent sous les arbres, l'été. Difficile de fixer mon attention sur un seul individu. Ils n'ont pas de visages, sont interchangeables. Régulièrement, l'un d'eux vient me percuter, manquant de peu me faire tomber. Je vacille mais parviens à récupérer ma station debout parfaitement immobile. Courageusement. Jusqu'au moment où je n'en puis plus. Alors, je sors la grenade de ma poche, la caresse longuement, la fait passer d'une main à l'autre puis la dégoupille. Je compte les secondes. A cinq, une explosion terrible me fait vibrer tout le corps. Des hurlements stridents emplissent l'espace. Alors, je vois très bien comme en zoom ralenti les éclats de métal venir plonger dans les masses qui m'entourent, déchirer les peaux, arracher des membres, trancher la viande. Le silence s'abat ensuite, d'un coup, sur une marée de corps sanguinolents. Je suis toujours debout. Indemne.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il s'agissait d'un rêve, je vous dis, pas d'un cauchemar.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Dans un premier temps, c'est incroyable comme la perception du monde peut s'avérer différente lorsqu'on n'est plus seul et qu'on sait que l'être qui partage notre vie est la force incarnée. On se prend à espérer, on commence à imaginer un changement possible, à croire qu'on aura le courage de résister. Il suffit pour cela de tendre la main vers cet être et c'est instantané, le réchauffement s'opère au plus profond du corps, on les sent fondre les piques de glace acérés qui nous meurtrissaient le cœur quelques secondes auparavant. On le méprise ce type qui double toute la file pour se rabattre au dernier moment, celui-ci qui n'a pas lu le livre et qui se permet d'y porter un jugement ou encore cet autre-là qui vous considère en fonction de votre salaire et elle, elles, qui ne vous regardent pas et préfèrent minauder avec l'autre, là, qui double la file d'attente, qui n'a pas lu et qui gagne un pognon fou. La colère monte, et redescend aussitôt. Dans la poche.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Tout ça n'a pas tenu longtemps. Ce n'est pas faute d'avoir espéré. Je m'étais bien imaginé, quoique j'eusse été certain que l'équilibre était précaire, continuer ainsi des années durant.&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;Pourtant, j'aurais dû m'en souvenir. Ça fait un bout de temps mais c'est tellement ancré profondément en moi. J'avais trois ans. Premier jour d'école. Premier contact avec l'autre. Ses cris stridents en spirale dans mes oreilles, l'odeur écoeurante de sa pisse, l'omniprésence de sa salive, partout. Mon espace et mon temps piétinés par l'autre. La journée, une interminable traversée, le bout du monde à atteindre sans la moindre caresse qui aurait pu jouer le rôle d'une poussée salvatrice de vent arrière. Le lendemain, les jours suivants encore. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Et longtemps après, s'agripper à une forme arrondie, une bouée, comme un enfant suspendu au sein maternel. Jusqu'à ce que l'autre ne vous en détache.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Et se retrouver là, échoué.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Mon manteau est idéal, ample, avec de larges pans comme des ailes de chauve-souris qui pendent de chaque côté. Les poches sont suffisamment profondes pour ne rien dévoiler de leur contenu.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J'ai beau me scruter dans la glace murale au fond de la salle, je ne vois rien susceptible de me trahir. Juste une légère déformation au niveau de la poche droite, tout à fait insignifiante, qui pourrait être occasionnée par un mouchoir en tissu roulé en boule, un paquet de cigarettes, un bonnet. J'observe mon visage. Rien de particulier là non plus. J'ai vraiment l'air de quelqu'un qui n'a pas d'air.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Tout à l'heure, j'ai eu l'envie irrépressible de sortir, de marcher dans la rue. Voir du monde. J'ai poussé la porte du Balto, me suis intercalé au comptoir. J'ai commandé un café.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Beaucoup d'agitation et de bruit autour du zinc. C'est l'heure de l'apéro. Nous sommes serrés, les corps si proches, les odeurs mélangées. Vraiment, ça n'a jamais été dans mes habitudes de me mêler ainsi aux autres. Pourtant, je ne sais pas pourquoi, quelque chose d'irrésistible m'a conduit dans ce lieu. Il fallait peut-être que j'essaie une dernière tentative. Il me semble qu'il suffirait d'un rien. Quelques paroles qui changeraient le cours de ma vie. On dit tellement que les destins tiennent à peu de choses.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Au lieu de ça, pour la deuxième fois, le type qui gesticule en discutant à côté de moi me bouscule. Ne prend pas la peine de s'excuser. Cela ne peut plus durer. Vous qui avez pris du temps pour m'écouter et essayer de me comprendre, le moment est venu où vous pouvez peut-être m'aider. Que devrai-je faire si cet homme me bouscule encore une fois? Je vous écoute, que feriez-vous dans la même situation si, de nouveau, il venait à vous provoquer de la sorte? Vous vous rendez bien compte que je ne peux plus supporter tout ça. Que me conseillez-vous, alors?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Je glisse la main dans ma poche, mes doigts effleurent le métal froid de la grenade. Je sens mon cœur qui cogne fort dans ma poitrine, qui fait boum, boum.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Boum... &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-1689580317060041739?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/1689580317060041739/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/la-grenade-luc-michel-fouassier.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/1689580317060041739'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/1689580317060041739'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/la-grenade-luc-michel-fouassier.html' title='La grenade, Luc-Michel Fouassier'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-4521799654951111925</id><published>2008-12-30T01:35:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T08:59:57.764-07:00</updated><title type='text'>Chambre 22 (San Telmo), Ricardo Romero</title><content type='html'>&lt;div style="TEXT-ALIGN: right;font-family:verdana;" &gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: left"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;em&gt;&lt;span style="font-size:100%;"&gt;Traduit de l’espagnol (Argentine) par Sophie Spandonis&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/em&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;br /&gt;Pour la fille aux cheveux bleus&lt;?xml:namespace prefix = o /&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Mais entre, il vaut mieux que tu discutes avec la gardienne parce que moi, je vais te faire fuir, c’est sûr.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Ce que voulait dire l’homme, c’est que son visage maigre couvert d’une&lt;span style="color:red;"&gt; &lt;/span&gt;barbe de plusieurs jours, son pyjama sale et son sourire qui, plus que me montrer les quelques dents qui lui restaient, me les cachait, me feraient écarter la pension avant même de la voir, avant d’en connaître les prix et les conditions. Mais j’étais déjà effrayé. Non par lui, non par Juan. J’avais passé cinq nuits, le téléviseur allumé, dans un hôtel borgne de l’avenue Callao, à un demi pâté de maisons de l’avenue Corrientes. Pendant la journée, je visitais des pensions on ne peut plus tristes, des chambres humides dans lesquelles, pour m’étirer et allonger les bras, il fallait sortir de la pièce pour gagner des patios encore plus humides et petits. D’abord dans Once, puis en allant vers le Bajo, pour finir à San Telmo. Les pensions de Once étaient pleines de Péruviens qui souriaient beaucoup, infiniment, ou te regardaient comme si tu étais sur le point d’occuper leur chambre (mais ils ne s’en iraient pas pour autant, ils resteraient là, un peu plus tassés, dormant dans le coin le plus retiré du lit). Je me sentais plus étranger qu’eux. Mais ils ne me faisaient pas peur, eussent-ils partagé mon lit. Celles qui m’effrayaient, c’étaient les vieilles qui s’appuyaient contre les portes entrouvertes pour espionner les pas du « nouveau », les jeunes songeurs dans la cuisine qui paraissaient dormir debout devant un pot&lt;span style="color:red;"&gt; &lt;/span&gt;bouillonnant sur le fourneau,&lt;span style="color:red;"&gt; &lt;/span&gt;les regards translucides de certains qui te traversaient comme si tu n’étais pas là, et c’était mieux ainsi, parce que s’ils commençaient à te fixer… (Je me souviens d’un type blond de presque deux mètres, vérolé ; quand je passai à côté de lui avec la gardienne d’une pension de la rue Bernardo de Irigoyen, il sortit de sa rêverie pour me demander l’heure. Je ne l’avais pas. La gardienne me dit que c’était bien, qu’il ne fallait jamais rien avoir de ce qu’ils me demandaient). J’étais intimidé par les pensions silencieuses et presque vides, dans lesquelles la lumière n’était jamais suffisante, et qui portaient des noms comme Brise de mer. Il y avait de la brise, c’est sûr. J’avais peur des pensions pleines et bruyantes, avec des voix d’enfants que l’on ne voyait pas, et qui sur la porte, exhibaient un panneau disant : « Hôtel pour voyageurs. Places limitées ». On entrait, et on entendait un tel brouhaha de sandales invisibles, on voyait tant d’escaliers mal fichus&lt;span style="color:red;"&gt; &lt;/span&gt;et de chambres dans les recoins les plus invraisemblables, qu’il était impossible de croire ce panneau. Pourquoi mentionner que les places étaient limitées, si ce n’était pour mentir ? Dehors, les rues ne m’aidaient pas non plus. Maisons hautes et vieilles, balcons sur le point de s’écrouler sous le poids du linge accroché, objets inclassables et rouillés qui faisaient office de fantômes parce que les véritables fantômes grelottaient en d’autres lieux, arbustes tordus poussant sur les corniches, herbes incroyables lézardant les murs, et soudain ces lumières qui s’allumaient sur mon chemin et s’éteignaient immédiatement, à la fois délatrices et amnésiques. J’avais visité plus de vingt pensions et, chaque fois, le vertige s’accentuait devant cette irréalité faite de parquets craquants et de murs gras, à l’intérieur desquels battaient de vieilles canalisations. Je n’ai jamais été superstitieux ni sujet aux tourments diurnes d’un cauchemar, mais tout sceptique que je fusse, je m’étais jeté dans la crédulité comme quelqu’un se jette dans un lac obscur et froid sans savoir nager. Maladroit, très maladroit, et la tête la première. Par chance, ce matin-là, j’étais arrivé dans la pension de San Telmo en pensant que j’étais toujours dans Montserrat, et là se trouvait Juan, avec sa verticalité précaire, désaccoutumée, et le sourire le plus laid et le plus réel que j’avais jamais vu de ma vie.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Par fatigue, parce que quelqu’un avait mis un mot sur ma peur, je finis par m’installer dans cette pension. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C’était une vieille maison, mais bien tenue. Elle avait appartenue à une congrégation de bonnes sœurs qui en avaient fait un hospice pour vieux. Dans les chambres, il y avait des sonnettes inutilisables et des portes condamnées qui avaient servi à raccourcir le chemin. Elle se trouvait au coin des rues Carlos Calvo et Tacuarí, et si sur Tacuarí régnait encore une certaine ferveur commerçante provenant du centre, sur Carlos Calvo, mis à part une épicerie, un supermarché chinois et un parking, il n’y avait que des maisons squattées et des maisons insquattables. La chambre individuelle que j’avais louée au premier étage pour deux cents pesos, avait une fenêtre qui me permettait de voir Carlos Calvo jusqu’au Bajo. De ce côté-là, un seul édifice, au milieu du pâté de maisons, incarnait la seconde moitié du XX&lt;sup&gt;e &lt;/sup&gt;siècle. Tous les autres formaient un horizon de terrasses sur lesquelles s’accumulaient des meubles inutilisés, des caisses de bouteilles, des baignoires et de vieilles antennes de télévision. C’était ça mon paysage. Désormais, moi aussi je devenais l’un de ces fantômes que quiconque passerait dans la rue regarderait avec appréhension. Il regarderait du coin de l’œil en espérant que le fantôme fût un fantôme. Que sa misère, son ennui ou sa douleur ne fussent pas de ce monde. Je m’éloignai de la fenêtre et me collai contre l’une des portes condamnées pour écouter. De l’autre côté, aucun bruit ne montait. En bas, Vicky, la gardienne, discutait avec Juan.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Juan était un retraité de la Marine, un sergent chargé des tâches administratives qui, entre autres choses, avait été secrétaire d’Astiz en Afrique du Sud. Maintenant, il avait entre cinquante-cinq et soixante ans et passait ses journées allongé sur son lit. Ce matin-là, il avait fait une exception et s’était levé pour répondre à la sonnette. Vicky en avait profité et l’avait obligé à rester hors de la pièce pour la nettoyer et changer les draps. Cela faisait deux mois que Juan ne le lui avait pas permis. Ce jour-là, je descendis et, pendant que Vicky terminait de laver, j’essayai de distraire un peu Juan, pour qu’il cessât de crier. Nous devînmes amis. Durant les premières semaines, lorsque je n’étais pas avec lui, je m’asseyais sur le garde-corps de ma fenêtre. C’était déjà ma fenêtre. En plus du paysage de terrasses, sur la rue, je pouvais voir en permanence quelques-uns des occupants du squatt le plus proche de la pension, un groupe d’adolescents menés par un type énorme. Ils étaient dehors presque toute la journée, écoutant à fond les Redondos et de la cumbia villera; ils criaient, riaient, buvaient de la bière et faisaient partie du spectacle de ma compassion. Ce que j’appelais « un état d’âme Topaze » : j’avais pitié de moi, en pensant que j’avais pitié de tous. Mais brusquement, une après-midi, apparut la fille aux cheveux bleus, qui traversa le groupe d’adolescents, sans presque leur prêter attention, tournant à peine la tête pour saluer le gros qui trônait sur les marches de l’entrée. Le gros répondit à son salut et les adolescents la laissèrent passer. La fille aux cheveux bleus vivait dans la pension, je l’avais déjà vue, mais je n’avais pas pu l’observer avec attention parce qu’elle ne restait jamais en place. Elle ne cuisinait pas, ne regardait jamais la télévision quelle que fût l’heure, ne parlait à personne (plus tard, je saurais qu’elle regardait des dessins animés à sept heures du matin). Elle était un éclair qui, à pas courts et rapides, disparaissait dans sa chambre. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Elle te plaît, me dit Juan, quand je lui parlai du respect étrange que j’avais découvert chez le gros.&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Comment me plairait-elle si je ne peux jamais voir son visage ?&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C’est pour ça qu’elle te plaît.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Juan adorait ce type de réponse. Ensuite, il me demanda de lui en raconter un peu plus sur ce que j’avais vu entre le gros et elle. Il avait fait de moi son lien avec le monde. C’était toujours ça. Le gros et ses petits camarades étaient d’orgueilleux délinquants. Ils volaient et vendaient ce qu’ils volaient, et opéraient rarement dans le quartier, seulement quand une voiture stationnait dans le coin sans protection. Les propriétaires de voitures pouvaient voir qui c’était, ou du moins où se fourraient ceux qui avaient cassé la vitre et volé l’autoradio, et s’ils ne le savaient pas, la femme de l’épicerie le leur dirait, mais ils préféraient s’en aller en murmurant des injures. Pour ma part, chaque fois que je passais, le gros me demandait des pièces et je ne lui en donnais pas, me souvenant du conseil de la gardienne de la pension de la rue Bernardo de Irigoyen. Le gros avait les bras couverts de cicatrices parce que chaque fois que la police venait le chercher, il se réfugiait chez lui et se coupait en criant qu’il avait le sida. Durant les semaines que j’avais passées dans la pension, j’avais déjà eu l’occasion d’assister à l’une de ces scènes. On ne voyait pas le gros mais l’on entendait ses cris. Finalement, les policiers renonçaient. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Tu vas voir, quand je la croise, comme je la mets en pétard, me dit Juan, alors qu’il portait à sa bouche une cuiller débordant de lentilles.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Son sourire était laid et je mis un certain temps à comprendre qu’il parlait de la fille aux cheveux bleus. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Juan était malade. Il avait des problèmes circulatoires qui affectaient l’une de ses jambes, et il voulait mourir. Il avait de la famille à La Rioja, mais cela faisait longtemps qu’il l’évitait, et de fait, jusqu’à ce qu’il fût interné, elle ne sut pas où il avait vécu ces dernières années. Les bons jours, je réussissais à le faire sortir de sa pièce, en l’appâtant avec un bon repas, en général un guiso. C’était l’hiver, et les guisos ont toujours renvoyé pour moi à la chaleur du foyer. J’étais inspiré, et dans le froid de ces semaines-là, je les réussis mieux que jamais. Je n’ai plus cuisiné de guisos comme ça depuis. Les mauvais jours, Juan ne voulait pas même ouvrir la porte, et si l’on insistait, il tapait de l’autre côté et criait qu’on le laissât en paix, qu’il payait sa chambre et que s’il voulait y mourir, il en avait entièrement le droit. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Il me raconta beaucoup d’histoires du temps de son service. Comment il était arrivé de La Rioja et peu à peu avait construit une petite carrière à partir de rien. Il me raconta des histoires terribles que j’ai oubliées. Depuis le début, j’ai su qu’il me les racontait pour que je les oublie, parce que lui ne pouvait y parvenir. Ce n’étaient pas des histoires terribles en soi, elles étaient terribles dans leurs détails, qui permettaient d’entrevoir ce qu’il y avait derrière. Juan était arrivé tard à sa condition de Bartleby, et depuis qu’il claudiquait dans la douleur (parce qu’il claudiquait même en étant assis), il essayait de signifier clairement qu’il préférait ne pas le faire. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Mais regarde qui vient nous rendre visite, tu ne veux pas voir comment est mon pied ? &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J’ignorai la maladie de Juan jusqu’à ce qu’un midi la fille aux cheveux bleus apparût dans la salle à manger et s’arrêtât net à la porte. Avant qu’elle n’ait pu réagir, Juan retira sa savate et sa chaussette et lui montra son pied noir. La fille aux cheveux bleus l’insulta et s’en fut comme elle était venue, à pas courts et rapides. Juan riait. Moi non. Je pensais que j’avais enfin vu le visage de la fille aux cheveux bleus. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Parfois, les discussions devenaient philosophiques. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="font-size:+0;"&gt; &lt;/span&gt;Les seules femmes qui tombèrent amoureuses de moi, le furent juste parce qu’on pouvait tomber amoureuse de moi. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Ce n’est pas très sympathique pour ces femmes. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Une après-midi que Juan était particulièrement de bonne humeur, il échangea son pyjama contre un costume usé, mit des espadrilles et appela un taxi depuis la pension. Il me demanda de l’accompagner sans me dire où nous allions. Quand nous sortîmes, en passant par chez Vicky, il se pencha et dit : « Fais-toi plaisir, nettoie ma chambre, espèce de sorcière ». Ils rirent tous les deux. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Quand le taxi arriva, je l’aidai à monter. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Prends la rue Estados Unidos et tourne sur la rue Perú, lui indiqua Juan. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C’était à quatre pâtés de maison. À peine avait-on tourné sur la rue Perú, qu’il le fit s’arrêter. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Là, c’est bon. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Le chauffeur de taxi le regarda d’abord dans le rétroviseur et, voyant qu’il était sérieux, il se retourna et s’adressa à moi.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Vous vous foutez de moi, mon gars ? &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Juan vint à ma rescousse. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Non, fait comme si nous continuions le chemin. Fait tourner le compteur jusqu’à dix pesos et voilà. Prends. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Mais le chauffeur de taxi n’apprécia pas. Nous descendîmes. Quand Juan put se tenir debout, il m’indiqua un vieil immeuble. C’était une pension, je me souvenais d’être passé par là. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;C’est là que vit ma fiancée, me dit-il. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Sa fiancée s’appelait Leticia et elle était bien plus âgée que lui. Elle avait vécu dans notre pension jusqu’à ce que Vicky ne la chasse parce qu’elle se disputait avec tout le monde, espionnait et se mêlait de la vie de tous les locataires. C’était avant que je n’arrive. Je demandai à Juan s’il était en colère contre Vicky à cause de ça et il me répondit qu’il ne pourrait jamais se mettre en colère contre elle. « En plus, elle m’a fait une faveur », me dit-il.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La pension était obscure et même si elle ne s’appelait pas brise de je ne sais quoi, un vent glacial soufflait dans les couloirs à hauteur des pieds. Nous fûmes reçus par un Péruvien, et Juan demanda&lt;span style="color:red;"&gt; &lt;/span&gt;Leticia. Nous attendîmes. Leticia apparut, rayonnante. Elle devait avoir vingt ans de plus que Juan. Elle n’avait pas l’air d’une vieille indiscrète. Elle nous fit entrer dans sa chambre et pendant un long moment, nous restâmes silencieux, tous les trois, en souriant. Puis Juan lui dit que je sortais avec la fille aux cheveux bleus. Leticia dit « Aaaaaaahhh » et acquiesça. Moi, je ne dis rien. Juan fut le premier à se rendre compte qu’il allait se passer quelque chose entre la fille aux cheveux bleus et moi. Ensuite, c’est moi qui m’en rendis compte, puis les autres, ceux de la pension, et pour finir la fille aux cheveux bleus. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Tu veux un petit sanduiche ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;La chambre était si petite que je ne pouvais rien vouloir. Je lui dis que non, je la remerciai. Juan demanda à la femme des nouvelles de ses enfants et elle montra les photos qu’elle avait sur la table de nuit, celles qu’à coup sûr elle lui montrait toujours. Sa fille vivait aux États-Unis, son fils à Bariloche. Son fils lui avait rendu visite peu de temps avant et lui avait offert le réfrigérateur qui se trouvait dans un coin (dans cette chambre, tout était un coin). &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Vraiment, tu ne veux pas un petit sanduiche ?&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Sans me laisser le temps de répondre, elle ouvrit le réfrigérateur et sortit un emballage en papier. Dedans, il y avait un sandwich de pain de mie, elle m’en offrit la moitié. Il était à l’œuf et au fromage, ou du moins le paraissait. Quand nous sortîmes, je dis à Juan que sa fiancée m’avait sûrement empoisonné. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Non, me dit-il. Elle voulait surtout te montrer le réfrigérateur. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Deux mois après mon arrivée dans la pension, Juan fut interné à l’hôpital Naval. On devait l’amputer de son pied noir. Je lui rendis visite quatre fois, une fois avant qu’ils ne l’amputent, et les trois autres après. La première fois, j’y allai avec Vicky et la fille aux cheveux bleus. Il ne se passait toujours rien entre nous, mais quand je descendis chercher Vicky, elles m’attendaient toutes les deux. Juan lui montra de nouveau son pied noir et nous nous mîmes tous à rire. Elle se couvrait les yeux en disant « Assez, assez », mais elle ne s’en alla pas. Juan avait très peur et ne pouvait quasiment pas manger. Là, nous apprîmes qu’il avait un ulcère de la taille de sa tête. Il était maigre, très maigre, et avait des accès de mauvaise humeur. Il se plaignait des cachets qu’on lui faisait prendre et du traitement prodigué par les infirmières. Pendant le moment où nous restâmes, il ne pleura pas. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Quand nous sortîmes, nous décidâmes de lui faire un cadeau. Dans la pension, nous réunîmes de l’argent à nous trois et quelques autres locataires, et le dimanche, je me rendis à la Foire de San Telmo avec la fille aux cheveux bleus. Nous cherchions une casquette de capitaine. Nous la trouvâmes dans un magasin de déguisements et de vêtements usagés de toutes sortes. Elle était un peu abîmée mais elle faisait un effet impeccable. C’était une belle casquette de capitaine. En revenant à la pension, nous passâmes devant le gros et ses petits camarades. Le gros me regarda bizarrement, et depuis ce jour ne me demanda plus de pièces, et s’il le faisait c’était un peu comme en souvenir d’une vieille plaisanterie entre nous. Ils finirent par embarquer le gros un an plus tard. Il avait été emprisonné plusieurs fois pendant quelques semaines mais revenait toujours. La dernière fois, visiblement, il avait fait quelque chose d’autre. Neuf véhicules de patrouille bloquèrent la rue. Le gros se coupa les bras comme d’habitude et se mit à crier. Après un bon moment, ils réussirent à le faire sortir, le frappèrent en plusieurs endroits et le mirent à terre. Il continua de se débattre jusqu’à ce qu’ils tirassent plusieurs balles de caoutchouc. Ils appuyaient un pied contre son dos et tiraient sur lui. Il se tint tranquille, si tranquille qu’ils ne pouvaient plus le lever. Quand ils y parvinrent, ils ne purent le mettre dans le véhicule de patrouille. Il était trop grand. Ils durent arrêter une camionnette, le charger par derrière et embarquer le conducteur comme témoin. Quand ce fut fait, quelqu’un cria « Libérez Willy ! », depuis l’un des balcons de l’édifice le plus haut du pâté de maisons. Tous, de la pension, nous étions sur la terrasse. Nous fûmes quelques-uns à rire et à ressentir de la honte aussi. La fille aux cheveux bleus n’était pas là. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Juan fut ravi de sa casquette. Ce jour-là, nous étions quatre, Vicky, la fille aux cheveux bleus, Leticia et moi. Avec la casquette, sa laideur semblait prendre sens, même si son sourire amaigri était plus difficile à regarder que son moignon. La fille aux cheveux bleus s’évanouit presque quand il leva la jambe et le lui montra. Vicky l’accompagna prendre l’air et nous restâmes seuls, Juan et moi. Leticia regardait par la fenêtre. Ensuite, elle dirait qu’elle n’avait pas vu une aussi belle fenêtre depuis longtemps, mais pour le moment, elle se contentait de regarder. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Ça y est ? Vous sortez ensemble ? &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 0cm; MARGIN-LEFT: 0cmfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;-&lt;span style="LINE-HEIGHT: normal; FONT-VARIANT: normal; FONT-STYLE: normal; FONT-WEIGHT: normal; font-size-adjust: none; font-stretch: normalfont-size:7;" &gt; &lt;/span&gt;Non, répondis-je.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Nous rigolâmes tous les deux. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Les deux autres visites, je les fis seul. Quand il n’y avait personne d’autre, il m’était plus facile de le faire rire. Il me raconta que les gens de l’hôpital avait contacté les membres de sa famille, et que dans quelques jours ils viendraient le chercher pour le ramener à La Rioja. Juan ne voulait pas s’en aller avec eux, il disait qu’ils voulaient mettre la main sur sa pension de mille cinq cents pesos. Il allait un peu mieux, était plus tranquille, et paraissait presque enthousiaste quand il parlait de la prothèse qu’on allait lui poser. La famille arriva avec un jour d’avance et nous ne pûmes nous dire adieu, mais nous nous parlâmes plusieurs fois au téléphone. Puis, nous cessâmes tous les deux d’appeler. Par téléphone aussi, je le faisais rire, et je lui racontais comment ça allait avec la fille aux cheveux bleus. Il était attentif, et me disait que sa famille le traitait comme un duc, et qu’il n’était plus déprimé. « Parce que les médecins m’ont dit que j’étais déprimé », me dit-il. Mais&lt;span style="color:red;"&gt; &lt;/span&gt;il était évident que sa famille lui paraissait plus étrange que sa prothèse. C’était peut-être une bonne chose.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify" class="MsoNormal" face="verdana"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Après le départ de Juan, les gens allèrent et vinrent, et moi je restai là, toujours sans travail et sans pouvoir profiter du temps libre pour écrire ou lire. Avec Ernesto, le Cubain, nous nous saoulions des jours durant. Avec lui aussi, nous fîmes de la figuration dans un feuilleton télé intitulé Betania et nous jouâmes une infinité de parties de escobas de quince. Un jour, assis sur le garde-corps de la fenêtre, je me souvins de la peur. Désormais j’étais à l’intérieur de la peur, et la peur me protégeait, elle me permettait de me sentir bien. Si je descendais dans la cuisine, je rencontrerais un type songeur devant un pot bouillonnant sur le fourneau. Sur le chemin, Leticia m’espionnerait par la porte entrouverte, et m’accuserait ensuite d’avoir volé un paquet de pâtes dans son panier. Vicky l’avait laissée revenir. Si je restais dans la cuisine le temps suffisant, le type sourirait et me parlerait. Je pourrais aussi être tenté, et voler pour de bon le paquet de pâtes de Leticia. J’habitais la peur, les sandales invisibles, les balcons déglingués, les lumières qui s’allumaient sur mon passage, les bruits secrets des murs. Le gros ne me manquait pas mais je pouvais identifier son absence. Dans la pièce de Juan, il y avait maintenant un cuisinier. Je m’approchai de l’une des portes condamnées et m’y collai pour voir si j’entendais quelque chose. Je ne perçus rien. Je ne sais combien de temps je me tins ainsi, essayant d’entendre. « Qu’est-ce que tu fais ? », me demanda-t-elle. Je me retournai et souris : « Rien », répondis-je. La fille aux cheveux bleus venait de se réveiller dans mon lit. &lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana" class="MsoNormal"&gt;&lt;/p&gt;&lt;div id="ftn1" face="verdana"&gt; &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-4521799654951111925?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/4521799654951111925/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/chambre-22-san-telmo-ricardo-romero.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/4521799654951111925'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/4521799654951111925'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/chambre-22-san-telmo-ricardo-romero.html' title='Chambre 22 (San Telmo), Ricardo Romero'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-5731310997803637817</id><published>2008-12-30T01:29:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T09:00:39.588-07:00</updated><title type='text'>Je ne voulais pas manquer l’arrivée de l’orage, Frédérique Trigodet</title><content type='html'>&lt;p style="LINE-HEIGHT: normal" class="MsoBodyText"&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normal; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;br /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; LINE-HEIGHT: normal; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoBodyText" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Ce dont je me souviens, avec le plus de justesse, c’est du poids du silence. La maison s’endormait dans la torpeur d’une fin de week-end. Ce n’était pas encore la veille du lundi et plus tout à fait dimanche. Je repensai aux cris et cavalcades de l’après-midi, savourant mon silence, cet îlot au creux duquel je me réfugiais dès qu’on m’en laissait la possibilité. Un calme salvateur pour affronter le reste du monde, les autres jours, dans l’autre vie.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Charlotte est passée une première fois dans le cadre de la porte ouverte, afin d’attirer mon attention. Assis à mon bureau, j’ai fait mine de ne pas la remarquer. Je n’étais pas d’humeur à reprendre nos chamailleries du dimanche. Pas envie de parler. Pas besoin de connaître le menu du repas, ni le programme télé. J’ai écouté son pas déçu, alourdi par la chaleur, qui l’entraînait vers la cuisine.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;C’est là que l’air frais s’est engouffré par la fenêtre. Une respiration légère qui a couru, un parfum d’iris et de lilas à ses trousses. Le silence a pris de la consistance. Et, durant quelques minutes, le temps a paru s’immobiliser. Plus un bruit au-dehors, ni en-dedans. Plus un souffle alentour. J’ai posé mon livre. Pour attendre.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;J’ai senti la présence de Charlotte dans la pièce d’à côté et j’ai imaginé son manège. Sa déambulation désœuvrée. La silhouette en contre-jour sur la baie lumineuse, regard perdu dans la contemplation de la campagne, fixant le lointain pour oublier qu’elle s’ennuyait. Elle a ses astuces pour chasser la pesanteur du dimanche, ce sentiment annonciateur de semaines effroyablement semblables aux précédentes.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;A l’horizon, le ciel ardoise s’est partagé en deux, envahi de nuages gonflés, fermes et laiteux, pareils à des blancs en neige. Le goutte-à-goutte de la pluie a débuté comme un tapotement délicat de doigt : froissement de feuille, clapotis, cliquetis d’ardoise, crépitement de tôle…&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Charlotte s’est arrêtée devant la porte. « Tu as vu, il pleut. » Sa voix monocorde a déchiré le silence qui précède l’orage, brisant le charme de l’averse débutante. J’ai regardé ma femme, debout sur le seuil. Je lui ai souri. « Viens t’asseoir. On verra plus tard pour le dîner ». Je voulais lui dire « Reste avec moi », mais je n’y suis pas arrivé. Elle est repartie sans un mot, dans la cuisine ou le salon, je ne l’ai pas suivie. Je ne voulais pas manquer l’arrivée de l’orage.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Un vent tourbillonnant a envahi le jardin et la maison, faisant claquer des portes. Une illumination blanche a lavé le ciel avant le grondement sec d’un éclair, dont l’écho est venu s’écraser contre un mur. Charlotte est apparue au milieu du bureau, comme un fantôme, une peur enfantine accrochée au visage. Tout près de moi. Je ne l’ai pas rassurée quand l’éclat de la grêle nous a enveloppés de son odeur froide. Elle a planté ses yeux dans les miens et elle a dit : « C’est trop tard. Je pars demain ». Le jour suivant, elle s’était envolée.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; TEXT-INDENT: 35.4ptfont-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Notre histoire d’amour manquée a mis vingt ans à se fissurer, pour s’achever dans l’indifférence. Il n’a pas eu d’autre orage pendant l’été. Plus de silhouette dans le cadre de la porte. Pourtant, je garde un souvenir imprécis de cette soirée. En fait, ce dont je me souviens avec le plus de justesse, c’est du poids du silence.&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify; MARGIN: 0cm 0cm 0pt"&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-5731310997803637817?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/5731310997803637817/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/je-ne-voulais-pas-manquer-larrive-de.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/5731310997803637817'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/5731310997803637817'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/je-ne-voulais-pas-manquer-larrive-de.html' title='Je ne voulais pas manquer l’arrivée de l’orage, Frédérique Trigodet'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-3336038766529041085</id><published>2008-12-30T01:22:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T09:01:17.955-07:00</updated><title type='text'>L'adieu à l'auteur, Benoît Ritt</title><content type='html'>&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify" class="MsoNormal"&gt;&lt;span style="font-size:12;"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family:verdana;"&gt;&lt;br /&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;« La première fois que je fus mis en contact avec lui, ce fut par une photographie, ce cliché que tout le monde connaît, placé sur la quatrième de couverture de son unique roman, &lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;i style="FONT-FAMILY: verdana"&gt;Le livre de Mon Elle&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-family:verdana;font-size:130%;"&gt;. Cette photographie si trouble, de profil, dans un clair-obscur qui laissait à peine distinguer ses traits. Rappelez-vous la légende, si peu loquace : «L’auteur». &lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;?xml:namespace prefix = o /&gt;&lt;o:p style="FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« C’était en 1988 si je me souviens bien, il avait vingt et un ans et on pensait qu’il avait l’avenir devant lui.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Mais revenons au passé, ce jour est peut-être le moment de faire le point sur son personnage, de rassembler les pièces éparpillées de sa vie.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Il naît à Barcelone en 1967. Par coquetterie, il n’avouera jamais la date exacte. Il grandit entouré de deux frères et d’une sœur, tous plus âgés que lui, je les salue, ils sont dans la salle. Tous ont une éducation francophone, la mère étant française, mais lui seul ira au lycée français de la ville, il fera là toute sa scolarité. Cette éducation et sa maîtrise, très jeune, de la langue française, le rapprochent de sa mère, avec qui il passe de longues heures à parler. Les deux, lorsqu’ils veulent s’isoler du monde environnant, pratiquent cette langue qu’ils sont les seuls à connaître si bien. Leur jeu préféré, à cette époque, alors qu’il est adolescent, consiste à parler tout bas, en français, au milieu d’une foule catalane. C’est pour eux la seule manière de se créer un espace intime, une bulle qui les protège. Il a peu d’amis, joue très peu, il lit, énormément. D’abord les auteurs espagnols, ceux de la Nueva Narrativa, Eduardo Mendoza en tête, il aime ses récits enlevés, polyphoniques, drôles et documentés. Lorsqu’il viendra vivre en France, il continuera à fréquenter ces auteurs barcelonais, seule façon à ses yeux de ne pas oublier sa ville natale, de retraverser les quartiers de l’enfance, de flâner dans les rues si souvent arpentées. Il lit, il continue de lire, les livres de sa mère, les classiques français, Balzac et Zola surtout, il aime les univers recréés, les sagas, les gros livres qui accaparent des journées entières, les histoires qui traversent des générations de personnages.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Ce qui le rendra si mélancolique, c’est certainement de n’avoir jamais réussi à écrire un tel roman, de n’avoir pu écrire que des fragments, des formes courtes.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« L’adolescence pour lui n’est pas une période difficile, il la passe calmement, sans crise, sans grande détresse, il est trop calme pour cela, et il se refuse à être un problème pour sa mère, si fragile et déjà gagnée par la maladie qui l’emportera. Ce refus d’extérioriser ce qu’il ressent, cette conviction à être silencieux, discret, effacé, sera, certains l’ont dit, à l’origine de son écriture, le déclic du choix de son mode d’expression.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Entre quatorze et quinze ans, il écrit quelques poèmes, toujours très courts, à la demande de sa fille je me propose de vous en lire un :&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;« Désir cristallisé,&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Torrent d’amour figé, &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Se réveillant car effleuré&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Par l’aile pure d’un ange &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Passant par-là.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Ange qui rit&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Quand on lui parle&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Du temps qui,&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Paraît-il,&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;Nous détruit. »&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Quand je l’ai rencontré en 1990, il m’a expliqué que ce poème avait été le déclencheur de sa carrière d’auteur — je mets ici toutes les réserves nécessaires au terme « carrière » — non pas pour la qualité de ce petit poème, qu’il critiquera par la suite, mais par les circonstances qui ont suivi sa rédaction. Attablé à la terrasse du café Zurich de Barcelone, il inaugurait par ce poème un carnet qu’il venait d’acheter. S’étant rendu compte de l’heure tardive, il se leva et partit affolé par l’idée que sa mère devait s’inquiéter de ne pas le voir rentré. Presque chez lui, il repensa au carnet qu’il avait oublié sur la table du café. Il repartit donc immédiatement vers le centre-ville et, arrivé au niveau de la terrasse, vit qu’un couple était installé à sa table et feuilletait son carnet. Plutôt que de l’aller chercher, il fit demi-tour et rentra chez lui. Le lendemain matin, il avait décidé de son art : il essaimerait ses textes au travers de la ville. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Dès lors il se met à rédiger quantité de poèmes, de nouvelles, de fragments, de chapitres d’exposition des romans que jamais il ne termine, des bribes de dialogues, il griffonne sur les murs, laisse des feuillets dans les endroits de passage, glisse des cartes dans les boîtes à lettres. Jamais on ne pourra réunir ces textes épars, ils sont perdus pour nous. On ne saura jamais, non plus, si les textes qu’il entourait de rouge dans les revues ou journaux littéraires qu’il lisait avec avidité sont de lui et publiés par des indélicats, ou juste des textes dont il appréciait la qualité. D’ailleurs, s’il n’avait écrit cette nouvelle, &lt;i&gt;Les Feuilles du hasard&lt;/i&gt;, jamais nous n’aurions connu cette manie. Nombreuses ont été les interprétations avancées pour expliquer ce geste, l’une d’entre elles fut la peur supposée d’être jugé par autrui. Possible. Possible autant que celle disant qu’il voulait par là créer l’intérêt, être cherché et, inconsciemment ou non, découvert. Je pense quant à moi qu’il ne se sentait pas prêt, je pense qu’il s’entraînait, qu’il forgeait son art sous couvert de dilettantisme, que cette manière de ne rien garder était la certitude que le meilleur était pour après, pour la maturité. Mais ce n’est qu’une autre interprétation. Nous savons en tout cas qu’il plaçait la littérature très haut, qu’il ne vivait que pour elle, « Je ne me suffis pas », répétait-il souvent. Je pense qu’il attendait d’écrire quelque chose qui ressemblât à cette perfection qu’il voyait dans les livres lus durant sa jeunesse. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Cette « littérature volante », comme il aimait à la nommer, est sa principale activité entre 1982 et 1987, année de ses vingt ans, et année où, enfin, il est titulaire du baccalauréat. A la troisième tentative. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Il profite des vacances scolaires pour rédiger les premières pages de ce qui sera son premier roman, et dans le même temps il prend la décision de partir à Paris pour y poursuivre ses études. Le décès de sa mère à cette époque est pour beaucoup dans ce choix, il l’aura en quelque sorte libéré du poids d’une obligation qu’il s’était lui-même imposée. Il part donc à Paris et s’inscrit à la Sorbonne où il commence des études de Lettres. Il découvre durant ces années celui qui deviendra son auteur de prédilection, Marcel Schwob, duquel il lit et relit sans cesse les &lt;i&gt;Vies imaginaires&lt;/i&gt;. Il décide de rédiger son mémoire de quatrième année sur cet auteur, et c’est alors qu’il prend contact avec moi, afin que je sois son directeur de recherches. Par hasard, deux ans auparavant, j’avais eu entre les mains ce petit fascicule que l’on considère comme le seul roman de sa bibliographie. J’étais donc intéressé par ce jeune homme qui sollicitait mon aide pour la rédaction d’un mémoire. Mais comme vous le savez, il ne réalisera jamais ce projet. Il répétera souvent que Schwob « lui échappe », qu’il ne le « maîtrise » pas. Je sais qu’il connaissait par cœur de longs passages de son œuvre, mais par je ne sais quel mystère, il n’a jamais pu écrire ne serait-ce qu’une page cohérente sur lui. Il ne validera pas l’année universitaire, ce qui le décidera, en 1991, à partir, encore une fois.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Il passe neuf ans en Afrique, comme professeur de français, il passe un an dans un pays, deux ans dans un autre, employé par les Alliances françaises ou les lycées français du Maroc, du Mali, de la Mauritanie, toujours cherchant à descendre plus au sud. Au Sénégal, il apprend le décès de son père. Il doit remonter jusqu’au Maroc pour pouvoir se rendre en Espagne. Il arrivera trois jours après l’enterrement. Il décide alors de passer par le Portugal avant de rejoindre l’Afrique, il y reste six mois, le temps d’apprendre le portugais et de découvrir un auteur qui le marquera profondément, Fernando Pessoa. Il se passionne pour l’auteur aux multiples hétéronymes, se prend à regretter de ne pas avoir distribué les textes de sa jeunesse en les signant d’un nom différent à chaque fois. Il gardera néanmoins une grande ferveur pour l’auteur de Lisbonne, et les traductions qu’il en fit ont aidé à le faire connaître en Espagne.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Toujours pris dans son mouvement vers le sud, il reprend le bateau pour l’Afrique, pour s’installer quelque temps en Guinée-Bissau, certainement une manière pour lui de garder une part du Portugal où il avait vécu heureux. Il devient directeur de l’Institut français de la capitale Bissau. En juillet 1998 la guerre civile éclate, et après avoir refusé à de nombreuses reprises de quitter le pays, il y est contraint par la junte militaire. Il embarque sur le dernier bateau militaire français, qui le dépose en Côte d’Ivoire. Marqué par ces événements qui lui ont fait perdre tout ce qu’il avait, il décide de se mettre définitivement à l’écriture. Et il se remet à ce projet qui en fait ne l’avait jamais quitté, une autobiographie romancée, dans laquelle il revient sur ses années d’enfance à Barcelone, où il illumine la figure maternelle, recrée celle du père, toujours trop distant vis à vis de lui, où il convoque frères et sœur pour donner l’image d’une famille heureuse, unie, pas très éloignée certes de la vérité mais, que les présents veuillent bien me pardonner, légèrement subjective et améliorée.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Lui qui rêve d’un roman immense compose un concert autobiographique qui semble infini. Il s’épuise à construire le récit d’une vie, n’arrive pas à terminer, sans cesse réécrit et repousse le moment de la fin, il reprend les épisodes déjà écrits et les retravaille continuellement.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« En 2000, de retour en France, il propose son texte aux éditions Gallimard, qui l’acceptent pour la collection « L’un et l’autre ». Il a souvent dit qu’il aurait préféré voir son texte publié dans la Série Noire : il se prenait pour l’enquêteur de sa propre vie.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Succès d’estime, dira-t-on de l’ouvrage. Il refuse toute promotion de son livre, mais écrit à toutes les rédactions de journaux et magazines proposant une rubrique « Courrier des lecteurs » pour ouvrir une tribune polémique à son propre livre, chaque fois sous une identité différente. Ici il écrira que « ce livre bouleverse les thèses de Philippe Lejeune sur la hiérarchisation des rapports entre ressemblance et identité », là que l’ouvrage « étouffe l’auteur sous le masque d’un personnage ». Il se défendra toujours d’avoir écrit une autobiographie, malgré les signes évidents de la production et la collection qui le publie : il écrira ailleurs que « toute autobiographie est une fiction parmi mille autres possibles ». Dans les moments de doute, il flagellera son propre livre, comme dans cette lettre du 26 novembre 2001 envoyée au journal Télérama, qui venait de faire une critique dithyrambique du livre, lettre incendiaire, où il se qualifiait, sous pseudonyme bien entendu, de charlatan et de mauvais littérateur, nous avons tous en mémoire cette phrase qui le faisait rire, malheureusement : « C’est un livre qui ne raconte rien, et qui de plus ne trouve pas les mots pour le dire ». On ne connaîtra jamais la part du jeu et la part de l’autodestruction chez lui, à l’étiquette d’écrivain il préférait celle d’érudit, et c’est comme cela qu’il se présentait ; il lisait de manière compulsive, et chaque livre lu succédant à un autre me semble parfois avoir été, d’une part la quête du mystère de la création littéraire, d’autre part le moyen de toujours reculer le moment d’écrire son propre livre. Je préfère conserver de lui l’image d’un amateur exigeant, et garder mes questions sans réponses.&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Il nous a quitté hier et je reste persuadé qu’il n’aurait pas aimé que nous cherchions absolument les clés de sa littérature. Il nous a quitté hier à l’âge de trente-sept ans et c’est l’âge auquel est mort son auteur adulé, Marcel Schwob. &lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify;font-family:verdana;" class="MsoNormal" &gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;/span&gt;« Marcel Schwob dont il voulait que je lise un passage de la correspondance le jour de son enterrement, un extrait qui commence ainsi :&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div style="TEXT-ALIGN: justify; FONT-FAMILY: verdana"&gt;&lt;/div&gt;&lt;p style="TEXT-ALIGN: justify" class="MsoNormal"&gt;&lt;span style="font-size:12;"&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;span style="font-family:verdana;font-size:130%;"&gt;«La première fois que je fus mis en contact avec lui, ce fut par une photographie, ce cliché que tout le monde connaît, placé sur la quatrième de couverture de son unique roman, &lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:130%;"&gt;&lt;i style="FONT-FAMILY: verdana"&gt;Mon livre d’Elle&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;&lt;span style="font-family:verdana;font-size:130%;"&gt;. Cette photographie si trouble, de profil, dans un clair-obscur qui laissait à peine distinguer ses traits. Rappelez-vous la légende, si peu loquace : « L’auteur ». » &lt;/span&gt;&lt;span style="font-size:+0;"&gt;&lt;span style="font-family:verdana;"&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;/span&gt;&lt;o:p&gt;&lt;/o:p&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-3336038766529041085?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/3336038766529041085/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/ladieu-lauteur-benot-ritt.html#comment-form' title='0 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3336038766529041085'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3336038766529041085'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/ladieu-lauteur-benot-ritt.html' title='L&apos;adieu à l&apos;auteur, Benoît Ritt'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>0</thr:total></entry><entry><id>tag:blogger.com,1999:blog-2410846011461987276.post-3592836945628542221</id><published>2008-12-30T01:08:00.000-08:00</published><updated>2009-05-07T09:11:43.736-07:00</updated><title type='text'>Cervelles, cervelles, cervelles,    Diego Vecchio</title><content type='html'>&lt;em&gt;Traduit de l'espagnol ( Argentine ) par Bernardo Schiavetta.&lt;/em&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;div align="justify"&gt;Le calendrier patagonien célèbre la Fête du Pétrole le 13 décembre.&lt;br /&gt;À cette date-là, il y a longtemps, quelque part dans les faubourgs de la ville australe de Comodoro Rivadavia, un chien errant, en grattant le sol pour y cacher un os, vit sortir des entrailles de la terre une épaisse bave noire. Non point de l’excrément du Diable, mais de l’hydrocarbure paraffiné. Au même moment, à quelques mètres du premier puits de pétrole (et l’on peut regretter que ce deuxième événement soit moins notoire), naissait Evaristo Robustiniano Torres, le plus brillant romancier de ce lointain Territoire National, lequel n’avait pas à cette époque le rang éminent de Province Fédérale. Certes, grâce au pétrole, Comodoro Rivadavia acquit sa richesse matérielle. Mais sa richesse spirituelle lui fut accordée par les romans d’Evaristo Robustiniano Torres, lequel eut le génie d’inventer Victricius. Celui-ci était au Comte Dracula ce que le ñandú est à l’autruche et le puma au tigre : une espèce sud-américaine plus petite et moins agressive que le modèle classique. Les romans d’Evaristo Robustiniano Torres, fidèles aux derniers progrès de l’hématologie, racontaient des aventures moins sanglantes que sanguines.&lt;br /&gt;En 1628, William Harvey fit la découverte de la circulation du sang chez les animaux et l’homme. En 1882, Metchnikov s’aperçut du rôle joué par les leucocytes dans la défense de l’organisme. Grâce à Victricius, la fiction surpassa la science. Evaristo Robustiniano Torres inventa un vampire dont les papilles pouvaient identifier, à partir d’une goutte extraite de la carotide de sa victime, la composition biochimique de son sang. En moins d’une minute, avec une étroite marge d’erreur, Victricius pouvait savoir ce que la science ne savait pas encore détailler si rapidement : la quantité de globules rouges, globules blancs, plaquettes, protides, urée, glucose, chlore, sodium, fer, calcium, phosphore, fibrine et lipides. Surtout, lipides.&lt;br /&gt;L’Argentine était à cette époque un pays de vaches grasses, de gros bonshommes et de grosses bonnes femmes. Leurs viandes et leurs chairs se dandinaient à travers les deux millions de kilomètres carrés de la surface nationale, occupant de leurs excès de poids et de volume les vastes étendues solitaires. Les Argentins mangeaient alors, en moyenne, un kilo et demi de boeuf par jour, sans autre garniture que de maigres salades.&lt;br /&gt;Les viandes rouges aux abondantes protéines véhiculent également des lipides qui collent aux artères, provoquant ainsi des maladies coronariennes et cérébro-vasculaires. Ce n’était pas étonnant que les causes principales de mortalité, imputables à ce régime riche en mauvais cholestérol, fussent alors l’infarctus du myocarde et les accidents vasculaires cérébraux.&lt;br /&gt;Evaristo transforma en source d’inspiration ce problème de santé publique. Victricius ne suçait que le sang des personnes souffrant de surpoids. Si le taux de cholestérol sanguin était inférieur à deux mille milligrammes par litre, Victricius lâchait sa proie immédiatement. Pour les valeurs supérieures, la morsure d’inspection était suivie d’une morsure de purification à but non seulement alimentaire mais aussi thérapeutique.&lt;br /&gt;La morsure du vampire traditionnel manque de précision. Guidée par le mal, elle ne cherche qu’à vider la victime de ses fluides vitaux pour la métamorphoser en vampire. La morsure de Victricius, en revanche, était hautement sélective. Guidée par le Souverain Bien de la Santé, elle absorbait des lipides. Que des lipides. Au réveil, la victime se trouvait légère, comme si elle avait ingéré non pas un kilo et demi de viande et d’abats, mais deux cent cinquante grammes de riz à la vapeur.&lt;br /&gt;Victricius était un vampire du Nouveau Monde, débordant d’entregent et de bonté. Il ne ressemblait pas aux vampires du Vieux Monde, possédés par des pulsions destructrices. Refusant souvent des victimes sous-alimentées, il préférait jeter son dévolu sur quelque malheureuse brebis. Plutôt défaillir lui-même que faire défaillir autrui. Ce fut une trouvaille que d’imaginer Victricius du point de vue hématologique, hors des canons du gore. Les vampires d’Evaristo Robustiniano Torres n’étaient plus les ambassadeurs du mal, mais des chevaliers blancs de la science, serviteurs zélés du progrès.&lt;br /&gt;Les premières histoires d’Evaristo Robustiniano Torres parurent dans une revue médicale, désireuse d’égayer un peu les sévères articles qui traitaient de la génétique de la drosophile ou de la découverte de la lutéine. Il faut joindre l’utile à l’agréable, dit la sagesse des Nations, adage qui garde toute son actualité. Les histoires d’Evaristo Robustiniano Torres connurent un véritable succès. Les divers épisodes constituèrent  peu à peu un roman. Une fois celui-ci publié, on se l’arracha.&lt;br /&gt;Cette éclatante réussite l’encouragea à sortir un deuxième, puis un troisième, puis un quatrième et un cinquième roman feuilleton. Chaque épisode surgissait de sa plume comme le pétrole du sol patagonien, laissant sur les marges de la page et de la table de nombreuses taches d’encre. L’œuvre d’Evaristo Robustiniano Torres grandissait et les distilleries de pétrole se répandaient au même rythme. En peu de temps, il avait derrière lui une saga de cinquante romans, détaillant l’existence de Victricius, année après année, depuis la première enfance jusqu’aux temps de sa vieillesse heureuse quand, domicilié là-haut, sur les sommets andins, il vivait  entouré de l’affection de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants vampires.&lt;br /&gt;Sa renommée dépassa les frontières patagoniennes et Evaristo Robustiniano Torres dut souvent monter à Buenos-Aires, la capitale. Il y prononçait des conférences, allait aux cocktails, donnait des interviews à la radio. Là-bas, dès qu’il mettait les pieds dans la rue, quelque lecteur l’accostait pour lui tenir des propos de ce type :  « Je parie que dans votre prochain roman Victricius fera l’impossible pour baisser le taux de cholestérol de cette pauvre femme de cent vingt kilos, accro à la charcuterie ». Evaristo Robustiniano Torres répondait : « On verra, on verra ».&lt;br /&gt;Grâce à ses juteuses royalties, il fit construire son hacienda au bord d’une falaise patagonienne. De la fênetre de sa chambre, on voyait la mer et quelques distilleries. Les histoires de vampires naissaient au cours de ses promenades sur la plage, entre l’océan et le désert, lorsqu’Evaristo Robustiniano Torres s’absorbait dans la contemplation des hautes cheminées qui lâchaient des gaz toxiques et des flammes bleu-vert dans l’atmosphère.&lt;br /&gt;Ainsi naquirent les épisodes de son cinquante-et-unième roman, Le Mal de Wöhler, sans aucun doute son chef-d’œuvre. Victricius, âgé de soixante-quinze ans, souffrait désormais d’une dégénérescence sénile du système nerveux, maladie décrite par la première fois, vers la même époque, par le Dr Friedrich Wöhler. Ses papilles gustatives ayant perdu de leur acuité, notre aimable vampire commença à commettre de grossières erreurs d’analyse. Victricius absorbait les lipides sans faire de détail. Il mordait quiconque se trouvait à sa portée. Ses morsures ne posaient aucun problème aux individus porteurs d’un taux de cholestérol élevé. Elles furent fatales, en revanche, aux porteurs d’un taux de cholestérol normal ou bas.&lt;br /&gt;Le cholestérol est indispensable à la vie. L’organisme l’utilise pour produire la bile, des hormones et la vitamine D. Mais ce n’est pas tout. Ce stérol, qui se présente sous forme de cristaux blancs nacrés, est un élément constitutif des membranes cellulaires, et notamment de celles des neurones. Chez les personnes faiblement constituées, la chute abrupte du taux de cholestérol peut être mortelle.&lt;br /&gt;La morsure de Victricius, autrefois bénigne, était devenue létale. Il comptait déjà quinze victimes à son actif. Il l’ignorait. La police restait plongée dans la perplexité. Jamais on n’avait connu de cas semblable. Les cadavres portaient une marque au cou. Les médecins légistes ne trouvaient pas la cause ultime du décès.&lt;br /&gt;Maintenant, Victricius était sur le point d’enfoncer ses crocs dans le cou d’une belle à la cholestérolémie effroyablement basse. La jeune femme sous-alimentée dormait d’un sommeil de plomb. C’était une nuit de pleine lune, l’été, et la fenêtre de la chambre restait grande ouverte. Il est inutile de souligner que l’absorption des lipides de la protagoniste allait provoquer une véritable hécatombe hématologique. Victricius ne le savait pas. Est-on coupable d’un meurtre non prémédité ? Les lecteurs suivaient la publication de chaque épisode, les nerfs à vif.&lt;br /&gt;L’accident survint juste à ce moment-là.&lt;br /&gt;Evaristo Robustiniano Torres sortait alors d’un cocktail (eh oui, quelques milligrammes de whisky nageaient dans les flots de son sang). Sa voiture décapotable emprunta à toute vitesse une avenue. A toute vitesse également, une deuxième voiture décapotable, débouchant d’une rue perpendiculaire, grilla le feu rouge. Le choc fut inévitable. L’autre conducteur succomba sur le coup. Evaristo Robustiniano Torres traversa le pare-brise et s’étala sur la chaussée, les bras ouverts. Une mare de liquide céphalo-rachidien nimba son crâne redoutablement enfoncé à l’occiput. Cela aurait pu être pire. Cela peut toujours être pire. L’ambulance arriva heureusement à temps. Les ambulanciers ramassèrent dans un flacon stérile les morceaux de substance blanche et grise, éparpillés sur le bitume. Soigné dans l’hôpital le plus proche, Evaristo Robustiniano Torres resta en vie, mais plongé dans le coma. La nouvelle frappa l’opinion publique. Ses lecteurs envoyèrent  des fleurs et des lettres qu’Evaristo Robustiniano ne put ni respirer ni lire.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Quinze années s’écoulèrent avant qu’il ne se réveillât amnésique, paralytique, perfusé de partout, sous pneumothorax, comme vous l’avez deviné peut-être. Ses lecteurs ne l’avaient point oublié. Une association, le Cercle des Amis de Romans de Vampires, faisaient toujours la promotion de ses œuvres et avait même créé le Prix Evaristo Robustiniano Torres. Il était décerné chaque année, à l’issue d’un concours, à un roman inédit censé inventer la fin manquante du Mal de Wöhle et ne dépassant pas les cent cinquante pages dactylographiées à double espace.&lt;br /&gt;Désormais ses fidèles ne ménagèrent pas leurs efforts pour accélérer son rétablissement. Certains lui rendaient visite tous les jours. Grâce à leur ténacité, Evaristo Robustiniano Torres sortit de l’amnésie. Ce miracle le ramena au moment où il avait écrit la première phrase de son premier livre. Bien entendu, un seul souvenir ne saurait reconstruire une vie. Il en faut au moins trois, comme les trois points qui délimitent une surface. Mais c’était mieux que rien. Un tel passé anémié, réduit à un seul souvenir, lui servait à tirer une ligne, à traverser l’abîme. De ce fait, Evaristo Robustiniano Torres resta le même, avant et après l’accident. Que demander de plus ? Sa volonté de fer lui permit de récupérer une à une, par des exercices de rééducation, les fonctions perdues : la reconnaissance des objets, la locomotion, l’équilibre, voire le désir sexuel.&lt;br /&gt;Ces jours-là —beaucoup s’en souviennent— furent tumultueux. Lorsque Evaristo Robustiniano Torres récupérait une fonction, ses lecteurs manifestaient dans la rue, poussant des cris de joie : « Aujourd’hui Evaristo Robustiniano Torres a marché après quinze années de prostration et de paralysie. C’est le corps de la littérature qui se remet en marche ». Ou bien : « Aujourd’hui Evaristo Robustiniano Torres peut à nouveau éternuer. C’est le corps de la littérature qui se remet à éternuer ». Lorsque les infirmières le surprirent à se toucher un peu, profitant de l’érection matinale, elles s’écrièrent : « Evaristo Robustiniano Torres se masturbe. C’est le corps de la littérature qui à nouveau se masturbe. »&lt;br /&gt;Mais de langage, point.&lt;br /&gt;Evaristo Robustiniano Torres pouvait mener une vie quasiment normale, mais le langage ne revenait pas. Mille et un exercices de rééducation le laissèrent muet comme une carpe. Un malheur n’arrive jamais seul : co-morbidité courante dans ce type de cas, il souffrait par-dessus le marché d’agraphie. Evaristo Robustiniano Torres ne pouvait communiquer que par des mimiques.&lt;br /&gt;Les médecins s’aperçurent que le jour de l’accident, en ramassant la matière encéphalique, le personnel ambulancier avait oublié quelque part un morceau de l’aire de Broca. Ce n’était pas la première fois que cela arrivait. Sans son aire de Broca, Evaristo Robustiniano Torres ne pouvait récupérer la parole et encore moins l’écriture. Il était plus que probable que jamais il ne recommencerait à parler ni à écrire. Cette vérité frappa les lecteurs (mais aussi les docteurs et les infirmières) comme un coup de fouet au tympan. Evaristo Robustiniano Torres avait pleine conscience du drame. Il ne pouvait parler, mais il pouvait penser. Fait qui démontre que la pensée est une activité indépendante du langage. Fait qui devrait réfuter, d’une fois pour toutes, l’absurde théorie selon laquelle la pensée est un langage intériorisé. Evaristo Robustiniano Torres pensa ceci: dépourvue de littérature, Art suprême du Sens, la vie n’avait pas de Sens. En conséquence, il devint triste. Les membres les plus vulnérables du Cercle s’attristèrent à leur tour. Sans les écrits d’Evaristo Robustiniano Torres, la vie n’avait plus de Sens. Evaristo tenta de se supprimer en avalant un flacon de barbituriques. Les membres les plus vulnérables du Cercle essayèrent également de se supprimer, en avalant des flacons de barbituriques. Se suicider aux barbituriques était à la mode dans ces glorieuses années 1960. Il était si facile alors d’acheter en pharmacie, sans ordonnance, un tube de Véronal ! La dose ingérée étant insuffisante, Evaristo Robustiniano Torres survécut. Hélas ! tel ne fut pas le cas des membres les plus vulnérables du Cercle, lesquels tombèrent comme des mouches. Hélas ! Double hélas même ! Peu de temps après, le médecin d’Evaristo Robustiniano Torres trouva une solution.&lt;br /&gt;Dans son laboratoire de l’Université de La Plata, le Dr Carlos Ameghino Fonseca, brillant chercheur argentin, venait de greffer avec succès un cerveau de rat sur un rat. Scoop mondial : la première greffe de cerveau de l’histoire. L’expérience devait maintenant s’étendre aux êtres humains. Le Dr Carlos Ameghino Fonseca se mit à chercher des volontaires par petites annonces. En les lisant, le médecin d’Evaristo Robustiniano se demanda : « On pourrait peut-être greffer à Torres, non pas un cerveau entier, entreprise risquée dans l’état actuel de la science argentine, mais un quart de cerveau, ou plus exactement une aire de Broca saine, dodue et bien irriguée ! Il pourrait alors parler et surtout recommencer à écrire ».&lt;br /&gt;Sans tarder, le médecin se mit en contact avec le chercheur. Carlos Ameghino Fonseca accepta le patient avec enthousiasme. Désormais, il suffisait d’attendre. Les membres survivants du Cercle profitèrent de l’attente pour lancer une quête de fonds, destinée à financer le coût exorbitant de l’expérience (plusieurs millions de pesos, comme vous pouvez l’imaginer). On organisa des cycles de lecture des romans d’Evaristo Robustiniano Torres. On édita des produits dérivés : les poupées des vampires de la saga. Tous les membres du Cercle recueillirent les tickets usagés. Une association de bienfaisance offrait un fauteuil roulant en échange de dix milles tickets usagés. On demanda son équivalent en argent, puisque le romancier marchait déjà. Evaristo Robustiniano Torres attendait lui aussi. L’attente dura des années.&lt;br /&gt;L’organe, voilà le problème. Il est déjà difficile de trouver un rein, un cœur, un foie. Mais un cerveau, pensez donc! Pourvu qu’il puisse éliminer convenablement les déchets métaboliques, n’importe quel rein est bon. Pourvu qu’il puisse pomper du sang artériel et du sang veineux sans les mélanger, n’importe quel coeur fait l’affaire. Pourvu qu’il puisse produire les doses suffisantes de bile pour faciliter l’absorption des graisses, n’importe quel foie peut servir. Ce qui importe est l’état de marche de tels organes, s’ils sont sous garantie. Leur taille, leur couleur ou leur sexe n’a aucune importance.&lt;br /&gt;Dans le cas du cerveau, la question est diablement plus compliquée. Le cerveau humain est l’objet le plus complexe que la Nature ait produit au cours de l’évolution du vivant, depuis les premiers microbes apparus au sein du bouillon primordial par l’action de la météorite de plutonium qui frappa alors la planète Terre, jusqu’à l’apparition d’un certain singe, lequel, longtemps après le surgissement des premiers végétaux et animaux, se mit à marcher debout, à opposer le pouce aux autres doigts de sa main, à parler, à écrire et à attraper des maladies. On ne sait pas trop pourquoi.&lt;br /&gt;Dans cette substance molle et humide comme le pain perdu, de la taille d’une noix de coco, on trouve autant de bits d’information qu’il y a d’étoiles dans l’univers. Dans cet organe dont le poids atteint au grand maximum deux kilos, il y a un tel nombre de neurones que, si on les alignait à la queue leu leu, en démêlant bien leurs dendrites, on obtiendrait un mince fil capable de relier la Terre à la Lune. Mais ce n’est pas tout. Le cerveau n’est pas un simple organe de connexion et de contrôle, mais aussi de conservation et de stockage de données. En conséquence, deux cerveaux ne se valent pas toujours. Il n’est pas indifférent qu’on vous greffe celui d’un prince ou celui d’un savetier.&lt;br /&gt;Dans l’idéal, on greffe sur un écrivain un cerveau d’écrivain. Or, s’il est déjà difficile et plus que difficile de trouver un cerveau tout court, que dire d’un cerveau d’écrivain !? Les écrivains sont peu enclins au don d’organes. Ils s’intéressent à la célébrité, à l’argent, au pouvoir, au sexe. Jamais aux greffes. Voilà le drame de l’écrivain Evaristo Robustiniano Torres. Voilà le drame de la littérature.&lt;br /&gt;Les membres du Cercle lancèrent un appel à la solidarité sur les ondes radiophoniques.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;« Nous avons besoin d’un cerveau d’écrivain, sans distinction de sexe, de race ou de nationalité, n’ayant subi aucun accident vasculaire cérébral. Il est destiné à Evaristo Robustiniano Torres, lequel ne peut ni parler ni écrire depuis vingt ans, en raison des graves séquelles d’un accident automobile. Veuillez contacter la boîte postale 159 dans les meilleurs délais. Merci d’avance. »&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;L’annonce n’éveilla pas la moindre réponse. Evaristo Robustiniano Torres ne perdit pourtant pas espoir. Sa patience et son abnégation furent récompensées. Quelque temps après, on lui fit don d’un quart d’hémisphère cérébral gauche. Le donateur était un boucher de cinquante ans, mort paisiblement d’un infarctus du myocarde pendant sa sieste, un dimanche l’après-midi. Il était habile à couper la viande et à satisfaire les désirs (toujours insatisfaits, par définition) de ses clientes. Certes, son cerveau n’était pas le cerveau idéal, mais c’était mieux que rien (rien : la mutité et l’agraphie).&lt;br /&gt;L’opération dura plus de dix heures. Plus de vingt personnes prirent part aux travaux. Marqueur. Ciseaux. Tenaille. Clic ! Scie. Bistouri. Perceuse. Brrrrr ! Enlever le cerveau. Barre d’étain. Chalumeau. Ffff ! Mettre le cerveau à sa place. Contrôler la pression artérielle. Clou. Marteau. Toc ! Contrôler le rythme cardiaque. Coudre. Fermer.&lt;br /&gt;Les effets de l’anesthésie à peine dissipés, Evaristo Robustiniano Torres marmonna quelques sons archaïques semblables au babil des nourrissons ou aux sonorités articulées autrefois par l’homme lorsqu’il commença à être homme : prémices de la langue prébabélique chargées de tous les sons et de tous les sens. Médecins et lecteurs furent enthousiasmés. L’opération avait été une réussite.&lt;br /&gt;Pour la première fois depuis son accident, Evaristo Robustiniano Torres prononça d’une voix rauque quelques mots. L’intubation chirurgicale avait irrité ses cordes vocales. Un frisson ascendant parcourut la moelle épinière des membres du Cercle. Ils s’attendaient à entendre de la bouche même du maître le dénouement du Mal de Wöhler enfin révélé. Ils attendaient la suite de l’histoire. Leur vie leur était insupportable avec cette  histoire tronquée. Qui pourrait dire le contraire ? Tout le monde fut déçu. Les premières paroles prononcées par Evaristo Robustiniano Torres furent :&lt;br /&gt;— Viande hachée.&lt;br /&gt;Vous avez bien lu : « Viande hachée ». Il ne savait même pas utiliser l’article partitif ! Un frisson descendant parcourut la colonne vertébrale des médecins et des lecteurs. Ils s’attendaient à ce qu’Evaristo Robustiniano Torres leur déclarât enfin ce qui arriverait à cette pauvre fille sous-alimentée, au taux dangereusement bas de cholestérol, endormie là dans sa chambre, la fenêtre grande ouverte, tandis qu’un vampire sénile s’approchait d’elle pour lui baiser le cou. Se réveillerait-elle en criant ? Continuerait-elle à dormir bêtement, avant la lipothymie fatale? Victricius saurait enfin comprendre qu’il était devenu un instrument du mal… lui ! si soucieux du bien et du progrès de l’humanité !? Evaristo Robustiniano Torres répondait toujours : « tripes »,« os à moelle », « ris de veau »...&lt;br /&gt;Les médecins autorisèrent sa sortie de l’hôpital, affirmant qu’il ne fallait pas perdre espoir. La récupération du langage serait une question de temps, le temps qu’il faudrait à ce quart de cerveau pour prendre possession de l’empire laissé à l’abandon, de nommer des nouveaux ministres, de tracer de nouvelles voies ferrées, de nouvelles routes, chemins et ponts, de signer un traité de paix avec les muscles et le squelette, d’envoyer des ambassadeurs jusqu’aux lointaines contrées du système urinaire. Il fallait attendre un peu. Evaristo Robustiniano Torres quitta l’hôpital. Un attroupement de lecteurs, armés d’appareils de photos, de calepins et de crayons, l’attendait dehors :&lt;br /&gt;— Maître, voulez-vous nous dire comment Victricius arrivera à réparer  tout le mal qu’il a fait jusqu’à présent ? Quinze victimes !&lt;br /&gt;Evaristo Robustiniano Torres répondit de cette voix rauque qui sortait de sa bouche, mais qui semblait sortir de la bouche de quelqu’un d’autre :&lt;br /&gt;— Rumsteck.&lt;br /&gt;—Est-ce que l’héroïne se tire de ces mauvais pas ? Ou est-ce qu’elle meurt ?&lt;br /&gt;— Joue de bœuf.&lt;br /&gt;— Est-ce qu’elle a pu voir le visage de son assassin ? &lt;br /&gt;— Tête de veau. &lt;br /&gt;Le pire, c’était que parfois, pour des raisons inconnues, la machine s’enrayait. Evaristo Robustiniano Torres répétait alors « …cervelle, cervelle, cervelle… » jusqu’à l’épuisement physique. Il n’était même pas capable de dire cerveau !&lt;br /&gt;Les limites du monde sont les limites du langage. Le monde d’Evaristo Robustiniano Torres, l’écrivain au cerveau de boucher, s’était rétréci à un monde de viande et d’abats. Quel gâchis de talent, de temps, d’argent ! Est-ce parce qu’un médecin argentin au cerveau mou, trop prudent, avait décidé de lui greffer un quart  de cerveau plutôt qu’un cerveau entier ? Parfois le choix du moindre risque est à l’origine des plus grandes catastrophes.&lt;br /&gt;La Faculté avait été mise en échec. Evaristo Robustiniano Torres n’était pas seulement incapable de parler comme avant. Il ne pouvait pas écrire non plus. La greffe de cerveau n’avait rien changé à son agraphie. La raison était simple. Le donateur était presque illettré. Il n’avait fait que deux ou trois années d’école primaire. Son savoir se limitait à l’arithmétique nécessaire à son métier. Et c’est bien connu : il y a des limites d’âge pour apprendre. Les circuits neuronaux rouillent s’ils ne sont pas stimulés pendant la première enfance.&lt;br /&gt;La Philosophie avait été mise en échec aussi. Chose bien plus grave. Car l’erreur d’un médecin gâche la vie d’un individu ou d’un groupe, pendant quelques années, tandis que l’erreur d’un penseur peut affecter l’Humanité pendant des siècles. Les philosophes avaient simplifié exagérément le problème, étayant leurs argumentations avec l’exemple d’une greffe de cerveau entier et non celle d’un quart. Par ailleurs, comme cela arrive souvent, ils avaient compliqué inutilement le problème en imaginant que la conscience, au lieu de se loger dans le cerveau, pourrait être placée à l’intérieur de petit doigt de la main gauche ou droite. Que surviendrait-il alors, s’étaient-ils demandé gravement, si l’on coupait ce petit doigt ou si l’on se livrait à d’autres atrocités du même acabit ? Et les philosophes de se perdre dans des considérations sur la mémoire, les idées innées, le concept de substance, l’immortalité de l’âme... On se trouvait devant l’impensable : ce pauvre écrivain répétant toute la journée cervelle, cervelle, cervelle. ..&lt;br /&gt;Comment mettre Evaristo Robustiniano Torres hors circuit ?&lt;br /&gt;En plein désespoir, les membres du cercle convoquèrent une assemblée extraordinaire. Comme il est fréquent dans de tels cas, le désespoir stimula extraordinairement les capacités d’interprétation de chacun. Ou plutôt de l’une des membres, Urania Narvaez, une fille qui lisait des romans de vampires  à contrecœur, depuis des années, pour faire plaisir à son fiancé, lauréat du prix Evaristo Robustiniano Torres, José Felix Galeano, l’un des éléments les plus fanatiques du Cercle.&lt;br /&gt;Les romans de notre auteur tombaient des mains d’Urania Narvaez. Elle détestait la courtoisie de ce vampire patagonien, si plein d’amabilités et d’obligeance avec chaque victime. En toute sincérité, tant qu’à lire des histoires de vampires,  elle préférait de loin les histoires de vampires purs et durs, de ceux qui arrivent au port sur un voilier infesté de rats, cachés dans leurs cercueils, des vrais vampires qui n’ont même pas besoin d’une nuit pour sucer le sang de la population d’une ville jusqu’à la dernière goutte. Avouer une telle vérité à José Felix Galeano aurait entraîné la rupture de leurs fiançailles. Feindre était le seul remède possible. Mais en matière de sentiments, le secret n’existe pas. Des vases communicants relient les cœurs des amants, dépassant ce que les amants savent ou croient savoir. La réticence d’Urania à l’égard de Victricius entraîna une réticence au mariage de la part de José Felix Galeano. « Nous nous marierons lorsque je serai enfin en thèse » dit-il au début. Mais José Felix Galeano devint Docteur et ils ne convolèrent pas. « Nous nous marierons dès que j’aurai trouvé un bon poste ». Mais José Felix Galeano trouva un bon poste dans l’hôpital même où notre romancier était soigné et ils ne se marièrent pas pour autant. « Non, en fait nous nous marierons lorsque Evaristo Robustiniano Torres recommencera à écrire. Je te donne ma parole d’honneur cette fois-ci » dit-il un soir, alors que le vocabulaire d’Evaristo Robustiniano Torres restait dans le domaine exclusivement boucher. En pleine assemblée générale du Cercle, Urania Narvaez leva la main pour demander la parole. Elle ne pouvait pas laisser passer l’occasion.&lt;br /&gt;— « Après son traumatisme crânien, l’écriture d’Evaristo Robustiniano Torres a subi une révolution copernicienne. Ou bien (si vous le préférez) une Kehre. À vrai dire, Evaristo Robustiniano Torres se trouvait alors dans une impasse. Cinquante romans de vampires avaient épuisé les possibilités ouvertes à son imagination. Il ne pouvait produire que du réchauffé. La seule issue a été le saut dans le vide. Grâce à son accident, il a pu passer d’une prose hématologique à une poésie que je qualifierai de « bovine ». Pendant des mois, j’ai compilé une à une les paroles prononcées par Evaristo Robustiniano Torres. Là où d’autres voient une kyrielle de noms de morceaux de viande, je vois, moi, un Poème ».&lt;br /&gt;Un murmure surgit de la salle. Les yeux de José Felix Galeano se remplirent de larmes. Il voyait bien que cette interprétation entraînerait, sinon la fin du Cercle des Vampires, du moins une sécession. C’est bien ce qui arriva. Le Cercle se divisa en deux. D’une part, ceux qui refusaient avec horreur l’interprétation d’Urania Narvaez, la trouvant non seulement erronée mais surtout pernicieuse. D’autre part, ceux qui acceptèrent avec ferveur cette interprétation, considérant désormais que les poèmes bovins d’Evaristo Robustiniano Torres étaient les plus beaux poèmes jamais écrits. Il se trouva même un éditeur qui n’hésita pas à les publier, avec une préface d’Urania Narvaez. Elle y écrivait : «Il y a plus de littérature dans un étal de boucher que dans tous les rayonnages de nos bibliothèques. Écrire n’est-il pas une manière de couper et hacher et saler et frire et cuire au fourneau une viande exquise entre toutes… la chair du langage ? ».&lt;br /&gt;Urania Narvaez et José Felix Galeano célébrèrent enfin leurs noces.&lt;br /&gt;Le livre fut un véritable désastre commercial. Mais deux critiques furent dithyrambiques : deux articles suffirent pour qu’en peu de temps une poignée de lecteurs, fatigués des coups bas assenés par les romans, adoptât le livre. Un livre culte. Les épigones se mirent à foisonner. En fin de compte, personne ne pouvait écrire un poème sans qu’ici ou là quelque vers montrât l’influence bouchère d’Evaristo Robustiniano Torres.&lt;br /&gt;C’est l’histoire de beaucoup d’écoles et de mouvements littéraires. Mû par une dyspepsie, par un calcul rénal ou par un fibrome, quelque gros malade proclame violemment, à grands renforts de rhétorique, une théorie quelconque. Un groupuscule de fous, de criminels et d’hystériques, certainement moins talentueux, l’entoure d’une vénération aveugle, où tout jugement critique est absent. Ensuite, comme une nuée de scorpions, ils consacrent leurs vies à diffuser le venin.&lt;br /&gt;Urania Narvaez et José Felix Galeano furent les heureux parents de beaux jumeaux. &lt;br /&gt;Les médecins avaient affirmé que les troubles neurologiques d’Evaristo Robustiniano Torres guériraient avec le temps, mais ils se trompaient. Le temps passa sans que le vocabulaire d’Evaristo Robustiniano Torres s’enrichît de mots nouveaux. En vérité, il ne s’appauvrissait pas non plus. Incapable d’apprendre ou d’oublier, Evaristo Robustiniano Torres grossissait. Son nouvel organe avait réveillé en lui un appétit carnivore incontrôlable. S’agissait-il d’une pathologie de l’hypophyse ? Pas du tout. Il n’y avait, là encore, qu’un simple problème d’interprétation. Le personnel de maison, en prenant ce qui était un automatisme pour des ordres, croyait satisfaire une demande inexistante : faux-filet, côte de bœuf, bavette, araignée, onglet, rognons, foie, fraise, langue, mamelle, rôti, ragoût, cervelle, cervelle, cervelle... Ce régime fit augmenter en flèche le mauvais cholestérol. La cervelle, autant que le jaune d’œuf, est un aliment contenant les plus forts taux de cholestérol. Les artères coronariennes d’Evaristo Robustiniano Torres s’obstruèrent. Après les repas, lorsqu’il marchait ou montait les escaliers, il ressentait des pointes au cœur. Quelques minutes de repos suffisaient à calmer la douleur, au début. Mais les choses se gâtèrent vite. Il avait beau s’aliter, mettre un sac à glaçons sur la région précordiale ou prendre de bonnes doses de morphine, les crises devenaient chaque fois plus fréquentes, plus intenses. Et non sans raison. Evaristo Robustiniano Torres dépassait les cent kilos. Avec un tel excès de poids, même le nitrite d’amyle restait inefficace.&lt;br /&gt;À l’instar du donateur, Evaristo Robustiniano Torres décéda après un dîner, nuitamment, d’un infarctus du myocarde. Se déchirant les unes après les autres, les artères coronariennes firent entendre une mélodie de harpe, la musique de leurs propres sphères célestes. Ses derniers mots furent : « Cure-dent ».&lt;br /&gt;Il mourut en se curant les canines.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Microbios, Beatriz Viterbo Editor, Rosario, 2006.&lt;br /&gt;Traduction : Bernardo Schiavetta.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt; &lt;/div&gt;&lt;div class="blogger-post-footer"&gt;&lt;img width='1' height='1' src='https://blogger.googleusercontent.com/tracker/2410846011461987276-3592836945628542221?l=ruesaintambroise22.blogspot.com' alt='' /&gt;&lt;/div&gt;</content><link rel='replies' type='application/atom+xml' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/feeds/3592836945628542221/comments/default' title='Publier les commentaires'/><link rel='replies' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/cervelles-cervelles-cervelles-diego.html#comment-form' title='1 commentaires'/><link rel='edit' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3592836945628542221'/><link rel='self' type='application/atom+xml' href='http://www.blogger.com/feeds/2410846011461987276/posts/default/3592836945628542221'/><link rel='alternate' type='text/html' href='http://ruesaintambroise22.blogspot.com/2008/12/cervelles-cervelles-cervelles-diego.html' title='Cervelles, cervelles, cervelles,    Diego Vecchio'/><author><name>Troisième Epicure</name><email>noreply@blogger.com</email><gd:image rel='http://schemas.google.com/g/2005#thumbnail' width='16' height='16' src='http://img2.blogblog.com/img/b16-rounded.gif'/></author><thr:total>1</thr:total></entry></feed>
